SÉJOUR DE MADELEINE PLANEIX-CROCKER
dans le cadre d’ACROSS #32.

Du 1er au 17 Septembre 2021

En 2015, thankyouforcoming met en place de courts temps de résidences critiques et curatoriales à Nice.
Le programme ACROSS (scènes de province) est un projet collaboratif, participatif et expérimental, qui donne une visibilité originale à des scènes artistiques et interroge les usages de la mobilité et de la critique en art.

En tant que curatrice, chercheuse et militante, je m’interroge sur la porosité des pensées des communs et de l’endettement collectif dans le champ large des pratiques artistiques.

(adrienne maree brown : Emergent Strategy, 2017 et Pleasure Activism, 2019 ; Dean Spade : Mutual Aid : Building Solidarity During the Crisis, 2020 ; Fred Moten et Stefano Harney : The Undercommons, 2013 ; Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, 1996 ; La communauté désavouée, 2014 ; La peau fragile du monde, 2020).

Il s’agit de questions partagées avec des chercheur·euses comme Rémi Astruc dans ses ouvrages Nous : l’aspiration à la communauté et les arts, 2015, ou bien encore Communitas, 2021, et surtout avec des artistes (exprimées par exemple dans l’anthologie There Is No Society? Individuals and Community in Pandemic Times, 2021 facilitée par steirischer herbst).

Inspirée et accompagnée par ces lectures fondatrices, je suis curieuse d’explorer des projets d’entraide initiés entre terrains associatifs et champs artistiques. En effet, j’approfondis mes interrogations autour des obstacles et des opportunités que présentent de tels projets d’art-en-commun (*1) dans le cadre de ma thèse à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Pour ma part, j’apporte une attention particulière aux liens entre travailleur·euses de l’art et des associations pour les droits de femmes-identifiées aux luttes intersectionnelles (*2). Cet intérêt émane d’un projet de recherche-création (*3) que j’ai mené autour de pratiques artistiques proposées dans des parcours de reconstruction de femmes-identifiées victimes de violences. Dans ce cadre, j’anime depuis 2017 un atelier théâtre et écriture créative dans un centre d’accueil et espace de protection dans les Yvelines (78). La crise du Covid semble avoir exacerbé les questionnements au sujet des communs, comme peut en témoigner l’hyper-contemporanéité de certaines des publications susmentionnées.

Au-delà de mon propre positionnement, je tente donc de recenser des actions récentes porteuses de missions qui s’y rapportent et je pense ici au Carreau du Temple, un établissement culturel à Paris, qui met à disposition ses espaces fermés au public pour cause du Covid, afin d’accueillir les associations Aurore, la Halte femmes et la Fête des Voisines. Celles-ci assurent les soins nécessaires pour les femmes-identifiées accueilli·es sans domicile et dans d’autres situations de violences, et répond ainsi de manière directe à l’augmentation de 30%+ des violences faites aux femmes lors de la pandémie. Les locaux du Carreau, sinon inexploités pendant les confinements, se voient transformés en espace de repos, de soins, de repas et de crèche.

Ainsi, dans le cadre de cette 6e édition de la Résidence ACROSS offerte par la plateforme thankyouforcoming (*4), je souhaite prolonger ces questionnements dans un nouveau paysage pour ma recherche-curation (*5), à savoir la ville de Nice. Mon objectif est de me familiariser avec des initiatives existantes ou désirantes sur ces terrains et d’y imaginer collectivement de nouvelles approches d’entraide.

Le projet pour cette résidence ACROSS se manifeste plutôt par des rencontres inédites que par des résultats immédiats. Ce questionnent large se rattache tout autant aux travailleur·euses et bénéficiaires des lieux, qu’aux espaces eux-mêmes d’accueil, de soin, d’exposition et-ou de manifestation. Afin de mieux appréhender l’ampleur du terrain, l’enjeu est de mobiliser in situ ces acteur·rices, afin de mettre à l’étude les « besoins » (Gloria Anzaldúa, Borderlands/La Frontera : The New Mestiza) des champs respectifs et d’en cartographier les « ressources » disponibles (Vandana Shiva & Maria Mies, Ecofeminism). Une carte de la ville de Nice illustrée à partir de ces premiers retours sera réalisée par l’artiste Jehane Yazami comme outil pour co-construire des circulations d’actions solidaires. Ainsi, au cours de la résidence, Jehane et moi-même partirons à la rencontre de ces travailleur·euses et bénéficiaires ainsi qu’à la découverte de leurs espaces d’activités. Cette carte-outil sert donc de premier relais de mise en commun — un tremplin qui, nous l’espérons, pourra être ressaisi et au besoin ré-adapté pour se prolonger dans des projets en commun initiés par les participant·es eux·elles-mêmes.

Jehane Yazami est une designeuse et illustratrice franco-marocaine basée à Paris.
Elle a grandi entre les États-Unis et le Canada, et a obtenu un masters en Direction Artistique à Penninghen. Ses domaines d’intérêts principaux sont l’éco-féminisme, la spiritualité, la pleine conscience, et la recherche du potentiel politique et social dans l’art.

De plus, afin de renforcer les pratiques d’engagement et de mettre en commun des stratégies d’intervention, nous examinerons d’autres questionnements : par exemple, quels apprentissages issus des expériences associatives quant à la gestion d’agressions et de harcèlement en milieu du travail peuvent bénéficier aux mondes de l’art ? Comment pérenniser des actions sociales et solidaires au sein des espaces artistiques et comment y impliquer les publics ? En amont de cette résidence, je me demande de quelle manière ces interrogations seront partagées, challengées et reformulées par nos interlocuteur·rices. Je m’intéresse tout particulièrement aux enjeux propres à l’écosystème niçois, influencés par des politiques locales et des pratiques militantes géo-spécifiques. Un rapport rédigé par mes soins à l’issue de ces échanges tentera de rendre compte de ces mises en dialogue irriguées par les enseignements empiriques transmis par mes interlocuteur·rices.

Je me réjouis tout particulièrement de ce temps de réflexion et de travail offert par la résidence ACROSS, qui représente pour moi l’occasion d’élargir ma compréhension des terrains engagés en art et pour les droits des femmes-identifiées. J’espère, à mon échelle et avec le temps alloué, pouvoir contribuer à tisser de nouvelles relations professionnelles, affectives, politiques voire économiques, auto-gérées par les participant·es impliqué·es et qui souhaitent s’emparer à bras-le-corps de ces sujets en commun.

J’accueille volontiers toute question, contribution et commentaire au sujet des méthodologies, interrogations et expériences suscitées par ce terrain.

Au plaisir d’échanger,

Madeleine Planeix-Crocker


> PRÉCISIONS :

(*1) Pour en lire plus à ce sujet, je recommande la lecture des ouvrages L’art en commun : réinventer les formes du collectif en contexte démocratique (Presses du réel, 2019) d’Estelle Zhong Mengual et de Scènes en partage : l’être-ensemble dans les arts performatifs contemporains (Deuxième époque, 2018), éd. Éliane Beaufils & Alix de Morant.
(*2) Notion qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société (genre, race, classe, orientation sexuelle, handicap, âge etc).
(*3) Une définition possible de la recherche-création serait de situer la théorie/la recherche au sein d’une pratique artistique. Cela demande une expérience de créateur·rice et de chercheur·euse pour contribuer au développement des connaissances, en favorisant la collaboration avec d’autres participant·es.
(*4) Une résidence est un lieu qui accueille un ou une travailleuse des mondes de l’art, pour que celui-ci ou celle-ci effectue un travail de recherche et/ou de création. L’association thankyouforcoming porte depuis 2015 à Nice une résidence appelée « ACROSS », dédiée aux commissaires d’exposition (ou curator, curatrice) et critiques d’art, qui leur permet de découvrir la scène artistique maralpine, principalement en arts visuels. Plus d’infos ici : http://thankyouforcoming.net/
(*5) La curation est liée au commissariat d’exposition, le fait de concevoir et d’organiser une exposition artistique.

Nous remercions tout particulièrement le CIDFF Alpes-Maritimes, le Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC) et l’ensemble de leurs équipes pour leur constant et précieux soutien dans la mise en place de ce projet.




Retour sur une journée de travail au MAMAC

La journée de rencontres du 13 septembre 2021 a eu pour objectif de rassembler des travailleur·euses de l’art et du champ associatif luttant pour les droits de femmes-identifiées. Les participant·es, au nombre de quarante, se sont inscrit·es dans le cadre de leur mission de travail. L’accueil matinal se réalisa au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain (MAMAC) de Nice, par moi-même, Claire Migraine (fondatrice thankyouforcoming), Jehane Yazami (artiste associée à la résidence ACROSS), et des membres de l’équipe du musée. Suite à des introductions et un travail de positionnement effectués par Claire, Hélène Guenin (directrice du MAMAC) et moi-même, un temps de recentremement physique et vocal fut proposé par mes soins. Cette mise en corps et en voix fait partie intégrante de ma pratique en danse et en théâtre, et fut conçue comme un éveil collectif. Ceci nous a permis d’aborder un temps de présentation du groupe, par un tour des pronoms, de positionnement respectif et d’intentions/attentes pour la journée. Pour ma part, j’ai réitéré les objectifs de cette journée de travail, en revenant sur les besoins exprimés dans le questionnaire préparatoire.

Ces besoins mis en lien avec certaines ressources également exprimées dans le questionnaire ont servi de matière à la réalisation d’une première version de “La Carte des communs : Nice” réalisée avec l’artiste Jehane Yazami. Cette carte-outil permet de représenter les acteur·rices participant·es en fonction de leurs “besoins” et “ressources” respectifs pouvant s’inscrire directement dans le cadre d’un projet collaboratif associant champs de l’art et des droits des femmes-identifiées. Le choix méthodologique de création de cette carte à partir de contributions collectives s’inscrit dans l’héritage de cartographes féministes. Celles-ci sont portées par la volonté de faire ressortir des espaces et des initiatives souvent invisibilisés par des plans municipaux. La représentation de circuits solidaires possibles reflète également l’héritage de community-based mapping, un mouvement cartographique lancé par des communautés de voisin·es en Amérique du nord afin de situer des services et des actions locales.

Ainsi, la présentation de cette “Carte des communs” V1 a permis de lancer les pistes de discussion proposées pour la deuxième partie de la journée, à savoir :
1) les outils existants ou à développer dans le cadre de projets collaboratifs ou d’entraide, tels que la “Carte des communs” ;
2) les démarches de coalitions intersectionnelles qui peuvent être mobilisées pour ces initiatives ;
3) les espaces et territoires d’actions existante ou à imaginer pour les mener à bien.
Ces pistes sont poreuses tout en nous permettant d’apporter notre regard sur les questions de pratiques, de convictions et de lieux.

Une impulsion a été lancée : celle d’imaginer collectivement une proposition de projet-en-commun par axe. Au retour de la pause déjeuner, pendant laquelle les participantes ont été invité·es à découvrir les collections et expositions du musée, trois groupes se sont formés autour des axes de discussion. Un temps long d’échange et de prises de notes a permis aux groupes de faire connaissance par affinités exprimées. Des prises de paroles collectives ont suivi, permettant à chaque groupe d’exprimer les premières retombées de leur temps d’échange entre champs de travail et de luttes.

La journée se clôt par un temps d’échange convivial en terrasse ; les contacts s’échangent, les prises de rendez-vous se concrétisent, la suite du terrain est désormais entre les mains des participant·es sur place. Mon temps de résidence ACROSS a donc marqué le début d’un élan que je me réjouis de suivre et de soutenir à mon échelle ! Toute personne sur le terrain se sentant concernée par les enjeux esquissés lors de cette journée partagée et tels que succinctement présentés ci-dessus, est chaleureusement invitée à contacter l’équipe de thankyouforcoming.

Mes remerciements les plus sincères vont à Claire Migraine, Jehane Yazami, Hélène Guenin, Lélia Décourt, Juliette Klein, Anne-Claire Guellec et les équipes du MAMAC, Prune de Montvalon, et l’ensemble des participant·es qui ont donné corps à cette journée.

J’accueille volontiers toute question, contribution et commentaire au sujet des méthodologies, interrogations et expériences suscitées par ce terrain.

Au plaisir de poursuivre cet échange,

Madeleine Planeix-Crocker
Lundi 11 octobre 2021

Pics : © Jehane Yazami / thankyouforcoming, Résidence ACROSS #32 avec Madeleine Planeix-Crocker, 2021.

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