NICOLAS AIELLO, par Camille Paulhan

« Atteindre une certaine concentration monacale »

Publié en Mai 2021

(Épisode #13 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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« Atteindre une certaine concentration monacale »

Nicolas Aiello accompagnait un de mes amis à la bibliothèque Kandinsky ; sur le rebord du comptoir argenté où nous nous étions accoudés pour discuter à voix basse, il avait sorti de son sac quelques dessins délicats, soigneusement protégés dans une pochette noire, de sa série Le complot des pigeons. C’était une rencontre impromptue, de celles qui auraient bien pu ne jamais arriver. Nous étions restés debout quelque temps à chuchoter et j’avais pu manipuler ces dessins, non encadrés, dont la finesse m’avait beaucoup marquée.

Plus tard, dans le salon de l’appartement d’un ancien enseignant, j’avais aperçu sur une étagère des bocaux de sa série Al Pomodoro : en apparence vides, ces pots transparents contiennent des odeurs de sauce tomate, patiemment mijotée. Quelques années après, j’étais allée le visiter dans son atelier montreuillois au milieu de la cité Bel Air, au sein d’une résidence toute neuve destinée à des artistes, dans un vaste bâtiment propret étrangement vert pomme. Les locaux étaient minéraux, en béton brut, mais traversés par un jardin qui paraissait incongru dans le quartier et séparait nettement les habitations des espaces de travail. Dans son atelier, il avait installé de longues tables pour dessiner, et épinglé au mur de nombreuses photocopies pour ses projets en cours. Il n’y avait guère de fioritures, le lieu était dévolu au travail, à la pleine concentration.

Quelques années plus tard, j’ai retrouvé Nicolas Aiello dans son nouvel atelier-logement, cette fois dans le XIIème arrondissement de Paris, dans un quartier étonnamment appelé lui aussi Bel-Air. Il y avait eu changement d’atmosphère, en effet, entre l’atelier enclavé de Montreuil et cet appartement en étage, d’où l’on voyait justement l’ancien quartier de l’artiste. Mais là encore, une certaine austérité dominait : pas de chichis, le minimum, rien sur les murs, et les dessins qui reposaient comme de belles endormies dans leur meuble dédié.

(RETROUVEZ LES IMAGES À LA SUITE DU TEXTE…)

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Je n’étais pas un très bon élève au lycée, j’avais redoublé ma première puis ma terminale, mais j’étais passionné par la culture hip-hop. Avec mes parents, nous vivions dans la cité de la Noue, à Montreuil, où tout cela se développait. C’était la fin des années 1980, on découvrait le rap, le graffiti.

J’avais commencé à graffer au collège en accompagnant mon frère mais je n’étais pas si bon, j’étais plus intéressé par la photographie et la vidéo, surtout dans des lieux désaffectés. Une enseignante en arts plastiques m’a beaucoup encouragé, et m’a aiguillé sur la section art, avant de m’envoyer dans une des premières classes préparatoires de France, au lycée Pablo Picasso de Fontenay-sous-Bois. J’ai tenté le concours de l’école d’art de Grenoble, et j’ai été pris grâce à ces photographies de graffitis.

En 1998, en arrivant à Grenoble, il y avait des profs comme Philippe Parreno, Ange Leccia ou Jean-Luc Moulène, puis Gianni Motti. À l’époque, le dessin ou la peinture n’étaient pas tellement mis en avant à l’école, et on nous encourageait beaucoup à faire de la photographie et de la vidéo. De ce fait je n’ai pas développé de pratique d’atelier, mais en revanche j’allais beaucoup à la bibliothèque. Elle était tenue par Jean-Pierre Nouet, dont le mot d’ordre était de nous faire repartir avec des livres qu’on n’était pas venus chercher. Il discutait avec nous, nous conseillait des ouvrages, et sa présence a formé ma culture artistique, il a été très important pour moi. À l’époque, ce qui m’intéressait, c’était le rapport à l’espace urbain, sortir de l’école : j’avais même monté avec un ami une galerie dans un camion de pizzas.

Après mon diplôme, en 2003, j’ai appris que la mairie de Montreuil construisait des ateliers d’artistes dans le Haut Montreuil, et j’ai fait une demande. Un an plus tard, lorsque les logements ont été prêts, je suis allé visiter les lieux avec différents artistes, mais la plupart ne voulaient pas du tout aller habiter là-bas, car c’était dans une cité. Mais pour moi qui suis montreuillois d’origine, c’était d’abord un quartier comme un autre. J’ai donc obtenu un atelier-logement assez rapidement, vers 2005-2006.

La mairie avait souhaité gentrifier le quartier, en construisant une barre d’appartements et une autre d’ateliers, en tout douze, séparés par un jardin. Et les relations avec les habitants de la cité ont honnêtement été difficiles les premiers temps. Mais pour ma part je me sentais plutôt issu de ce même quartier, donc c’était différent. Le lieu était particulier, les ateliers étaient très grands, peut-être sans doute un peu trop. Quand je suis arrivé, je ne réussissais pas à travailler dans l’espace et je me suis installé dans la mezzanine, qui était plutôt pour le stockage. Et rapidement j’ai sous-loué une partie de l’atelier, car je n’avais pas besoin de ce grand lieu pour moi tout seul. La première pièce que j’ai réalisée là-bas, c’était vraiment une façon de m’approprier l’espace : il s’agissait d’Al Pomodoro, mon œuvre avec des odeurs de sauce tomate.

Il y avait quelque chose d’agréable à avoir l’atelier en dehors de l’appartement : le matin, je partais pour travailler, et je me sentais faire partie d’une sorte de communauté d’artistes. Mais surtout, cela m’a donné envie de reprendre une pratique de dessin, que je n’avais quasiment pas eue à l’école d’art. J’ai découvert ce qu’était le travail en solitaire, cela m’a plu.

Il y avait toutefois quelque chose qui était difficile à Montreuil, et que je ne rencontre plus à Paris : il était parfois très compliqué de faire venir les personnes du milieu de l’art. Même si c’est Montreuil, que cela jouxte Paris, il fallait prendre le métro, le bus, marcher. Certains commissaires parisiens me demandaient des portfolios en PDF plutôt que de venir voir les dessins sur place. Heureusement, je dirais que les personnes sérieuses, qui savent ce qu’est une visite d’atelier, se sont déplacées.

À Montreuil, nous avons eu nos deux enfants, et ma compagne m’a suggéré de demander un atelier-logement à Paris. Nous l’avons obtenu il y a trois ans, dans ce quartier proche de la porte de Vincennes, et c’est la première fois que je vis à Paris. De la fenêtre de l’atelier, je vois d’ailleurs les tours de la Noue, à Montreuil, où j’ai vécu.

C’est important pour moi de travailler six ou sept heures par jour à mes dessins, et avec les enfants j’ai de vrais horaires de bureau : j’arrive vers 8h40, et j’y reste jusqu’à 16h30. J’y vais tous les jours, sauf ceux où j’enseigne, et cette régularité est importante : je travaille d’ailleurs sur un seul dessin à la fois, pas sur plusieurs projets en même temps. J’écoute la radio, les informations ou des émissions, du rap, ou je dessine en silence.

Avec les enfants, au début, je voulais tout séparer. Le fait que l’atelier soit à distance de l’appartement à Montreuil jouait beaucoup dans cette décision. Mais avec cet atelier-logement, ils viennent plus régulièrement. Ils savent bien que c’est un espace de travail, qu’il ne faut pas toucher les dessins. Mais leurs idées me marquent : j’ai réalisé récemment une sculpture en demandant à mon fils, qui à l’époque était âgé de quatre ans, de dessiner – d’après un modèle que je lui avais fourni – le mot « écart », que l’on peut lire aussi « tracé ». Je m’intéresse également beaucoup aux taches depuis peu, encore un apport de mon fils qui avait une fois chipé un dessin en cours, et l’avait maculé d’encre.

Je dessine sur deux tables, l’une en verre, où je travaille à des dessins protocolaires, et une table à dessin où j’expérimente davantage. Mais lorsque mes œuvres sont finies, je les range dans un meuble à plans, je ne les accroche pas, je préfère toujours les regarder à plat. Sur les murs, je punaise peu de choses, quelquefois des photocopies de textes ou d’images dont je me sers pour des projets en cours, et il peut y avoir parfois beaucoup de feuilles au sol, par strates. Mais généralement l’atelier est assez vide. Le fait d’avoir un lieu plutôt sobre, avec des murs blancs, est important pour moi, car j’essaie toujours d’atteindre une certaine concentration monacale, et j’aime le silence du dessin.

 

Camille Paulhan et Nicolas Aiello pour thankyouforcoming, Printemps 2021.

Nicolas Aiello, né en 1977, vit et travaille à Montreuil. Il est diplômé de l’Ecole Supérieure d’Art de Grenoble. Son travail est représenté par la Galerie C.
Arpentant les villes, Nicolas Aiello capture écritures et signes graphiques qu’il aperçoit afin de les reproduire dans ses dessins, entremêlant ainsi les traces urbaines isolées de leur environnement originel. L’artiste tisse un réseau architectural, composant avec les lignes du temps et de l’écriture, rendue soudain illisible au sein de dessins rythmés. Écrire et dessiner sont indissociables pour Nicolas Aiello, qui s’adonne à lier les deux éléments obsessionnellement.
Le travail de Nicolas Aiello a été exposé au sein de diverses institutions telles que : URDLA (Villeurbane, 2017), Musée des Arts Décoratifs (Paris, 2016), Musée Albertina (Vienne, 2015), Musée de l’Orangerie (Paris, 2014), Musée Singer-Polignac (Paris, 2013).
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Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon. Recherches en cours : livres d’or d’expositions, scarabées bousiers, chewing-gum, champignons, scène artistique castelroussine, boulettes, bombe atomique, artothèques, petites énergies.

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Légendes :

1.
Nicolas Aiello, Image de l’atelier à Montreuil, 2010
Courtesy de l’artiste

2.
Nicolas Aiello, D’après Bresdin, 2014
Encre sur papier et calque,24 X 32 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

3.
Nicolas Aiello, Aquarelle bleue, détail, 2021
Aquarelle sur papier, 29,7 x 42 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

4.
Nicolas Aiello, Schapiro/ Box 52, détail, dessin n°3 de la série, 2021
Encre sur papier, 59,4 x 42 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

5.
Nicolas Aiello, Descripture, 2021
Installation pérenne pour la Fondation Michalski,
Sérigraphie sur verrière, 243 cm x 348 cm
Courtesy Fondation Jan Michalski

6.
Nicolas Aiello, Extraits d’Al pomorodo, 2007
Ensemble de 16 pots avec étiquette sérigraphiée remplis d’odeur de sauce tomate, dimensions variables
Courtesy de l’artiste

7.
Nicolas Aiello, Archipels 12, 2020
Encre sur papier, 21 X 29,7 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

8.
Nicolas Aiello, After Warburg, 2020
Encre sur papier, 50 X 75 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

9-10.
Nicolas Aiello, Écart- tracÉ, 2020
Plaque de béton gravée en relief et empreintes sur papiers, 50 x 65 cm
(En collaboration avec Hadrien Aiello)
Courtesy Fondation Jan Michalski

11.
Nicolas Aiello, Schapiro/ Box 52, détail, dessin n°1 de la série, 2021
Encre sur papier, 14,8 x 21 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

12.
Nicolas Aiello, Le complot des pigeons, dessin n°2 d’une série de 28, 2011
Encre sur papier, 21 X 29,7 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

13.
Nicolas Aiello, Les amorces, dessin n°2 d’une série de 28, 2021
Dessin à l’encre sur papier, 21 X 29,7 cm
Courtesy Galerie C, Neuchâtel-Paris

14-15.
Nicolas Aiello, Image de l’atelier à Paris, 2021
Courtesy de l’artiste