FLORA MOSCOVICI, par Camille Paulhan 

« Vivre l’atelier dans les espaces d’exposition »

Publié en Septembre 2018

(Épisode #6 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

• 

 

Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


Téléchargez ici la publication en version PDF 

Site internet de l’artiste
 


« Vivre l’atelier dans les espaces d’exposition »

Autrefois, on y achetait de la viande. L’atelier de Flora Moscovici, qu’elle partage actuellement avec Yoan Sorin à Douarnenez, a conservé quelques traces de son ancienne activité : c’est discret, mais on repère ici quelques carreaux de faïence immaculée, là une ancienne enseigne. Je ne sais si comme Francis Bacon, l’odeur du sang ne la quitte jamais. Je suis pour ma part honorée, parce qu’on y pénètre peu : il n’a rien du showroom immaculé dans lequel seraient exposées les œuvres comme des trophées. Le sol est tacheté de peinture, indices d’un travail à l’atelier que Flora Moscovici exile pourtant généralement dans les lieux où elle est invitée.
Ce qui frappe, c’est l’infusion de son activité de peintre dans tous les espaces de l’atelier : sa chaise de travail exhale des nuages bigarrés, comme également certains meubles, rappelant le duo Mobilier peint qu’elle forme avec Yoan Sorin. Il y a là des objets en transit, encore emballés, de retour d’exposition, en partance peut-être pour d’autres. Et puis, sur les murs, transpirant sous la dernière couche de peinture blanche, les soupçons d’un essai coloré, rapidement effacé.
.

(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Avant d’entrer dans une école d’art, je n’imaginais pas pouvoir devenir artiste et l’atelier n’était donc pas une question. À l’école d’art de Cergy, les ateliers étaient très variés, et j’ai commencé à les investir en réalisant des peintures, d’abord modestes puis de plus en plus grandes.

Un des principes de l’école veut que les étudiants et étudiantes choisissent eux-mêmes leurs ateliers, et il peut s’agir de petites mezzanines pour deux personnes comme d’ateliers immenses pour une dizaine de personnes. Je trouvais cela très agréable d’avoir le choix, et j’ai changé d’atelier tous les ans, en m’installant au gré des affinités, avec des personnes qui travaillaient tous les médiums.

À l’époque, je réalisais beaucoup de portraits, et je faisais poser des amis à l’atelier, à qui je demandais d’amener des vêtements, de la musique, des tissus… Après, je peignais sur le vif et je ne retouchais pas. Je ne ressentais pas le besoin d’être isolée comme d’autres peintres.

Quand est arrivée la quatrième année, j’ai réalisé ma première peinture in situ, qui est venue de l’espace dans lequel j’avais mon atelier. J’ai commencé à peindre sur le mur, pour rappeler un environnement aquatique de piscine. J’ai alors trouvé cela très jouissif de travailler directement sur le mur, comme si c’était un acte un peu interdit et que je m’octroyais une liberté particulière. C’était même un soulagement de ne plus avoir à me préoccuper de fabriquer des châssis.

Après avoir passé mon diplôme, j’ai commencé à me poser des questions par rapport à l’atelier : comme j’avais réalisé des toiles qui pouvaient parfois mesurer deux ou trois mètres sur deux, j’ai eu toutes les difficultés du monde à les stocker. J’ai dû les entreposer dans la cave de mes parents, dans la chambre d’amis… C’était une révélation, qui venait énoncer crûment une certaine naïveté d’étudiante qui ne pense pas aux problématiques de stockage.

En septembre 2011, après le diplôme de cinquième année, je suis partie en résidence à Leipzig, et le fait de me confronter à la descendance de l’école de Leipzig a agi sur moi comme un coup de fouet, puisque cela m’a permis de savoir où je voulais être, et surtout où je ne voulais pas être. À la fin de la résidence, j’avais réalisé de nombreuses toiles, mais je n’avais ni l’argent ni la place pour les rapatrier, et j’ai donc décidé de les stocker dans une pièce d’une usine en friche. Je les ai emballées, les ai signées et les laissées derrière moi, et ce geste a constitué pour moi une pièce en soi. Je me disais que ces peintures auraient là une vie plus intéressante que dans la cave de mes parents, qu’il pourrait leur arriver des aventures plus palpitantes et que de toute façon, je n’avais quasiment aucune chance de les vendre. Et justement, j’ai reçu quelque temps après un mail d’un jeune homme qui me disait avoir trouvé une peinture en se baladant dans une friche, et qu’il voulait savoir s’il pouvait la prendre pour la mettre dans sa chambre. Je ne suis pas retournée à Leipzig depuis et à partir de là, je n’ai quasiment plus peint sur toile. Par ailleurs, je ne refais jamais mes peintures, je les pense pour un lieu précis et je les réalise une seule fois, même si elles vont être repeintes par la suite.

Après Leipzig, j’ai cherché un atelier à Paris, parce que je vivais dans un tout petit studio et que j’avais peu de place pour travailler. J’ai trouvé un atelier que je partageais avec Colombe Marcasiano, avec qui j’ai beaucoup échangé à propos du travail. Nous n’étions pas toujours à l’atelier en même temps, mais on en parlait beaucoup et on se voyait évoluer en parallèle.

L’atelier est un espace compliqué pour moi car je travaille principalement in situ, j’investis des espaces vides et paradoxalement je n’investis pas du tout les espaces dans lesquels j’évolue au quotidien. J’ai souvent l’impression que je pourrais être n’importe où, voire que je pourrais abandonner l’atelier alors même que je me définis comme peintre. J’ai participé à plusieurs résidences, et à chaque fois je voulais expérimenter des espaces différents : à Clermont-Ferrand, j’ai beaucoup travaillé en extérieur, mais aussi directement sur la cimaise, dans un petit bureau fermé ou dans un grand espace central. J’aime investir des espaces variés, même si je ne peux pas m’approprier n’importe quel lieu comme atelier.

Là où je vis le plus l’atelier, aujourd’hui, ce sont dans les espaces d’exposition. C’est là que je travaille à des pièces que je m’autorise à expérimenter sur le moment : ce sont des peintures qui se travaillent parfois comme une lutte, comme une multitude d’essais, d’échecs, de choses insatisfaisantes plutôt que comme l’accomplissement d’une recette précise. Cette expérimentation permanente, c’est pour moi une véritable recherche qui va sans doute à l’encontre d’un certain apprentissage de l’école qui veut que l’on sache parler précisément de ce que l’on fait. Aujourd’hui, je m’autorise à être plus floue dans les projets que je mets en place.

J’ai souhaité garder un atelier, et pas seulement un espace de stockage, notamment pour pouvoir prendre du recul sur certaines pièces. J’expérimente sur les murs, je travaille sur des supports qui ne sont pas sur châssis : planches de bois, drapeaux mais aussi dessins préparatoires. Mais je ne passe pas beaucoup de temps dans l’atelier, puisque je suis souvent en déplacement pour des projets.

La plupart des personnes semblent attristées d’imaginer que mes peintures vont pour la plupart disparaître et qu’elles seront repeintes : mais celles-ci correspondent à chaque fois à un espace et aussi à un moment précis. Je trouve très excitant le fait de pouvoir peindre sur n’importe quel support, un morceau de carton trouvé dans la rue, les murs d’une chapelle ou, plus récemment, un cheval. Quand je produisais des tableaux, je pensais que je pouvais peindre tout et n’importe quoi, et cette multitude de possibilités m’a beaucoup plu, au moins au début. Fondamentalement, je ne suis pas une peintre abstraite, et travailler à partir d’espaces me permet d’avoir pour point de départ des choses très concrètes, qui sont ressenties, observées, à l’inverse du fantasme de la page blanche où tu peins ce qui sort de ta tête.

 

Camille Paulhan et Flora Moscovici pour thankyouforcoming, Été 2018.

Flora Moscovici (1985) est diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy. Son travail a fait l’objet de nombreuses expositions en centres d’art, galeries et événements en France, en Europe et au Canada.
Flora Moscovici aborde la peinture en utilisant les possibilités extrêmement variées de ce médium, y compris dans ses marges. Ses interventions modifient la perception de l’espace et convoquent différentes temporalités, celle du geste pictural, la mémoire du lieu, et l’histoire de la peinture entre sacré et vernaculaire.
Son travail a récemment été présenté au CNAP à Pantin pour la Nouvelle Adresse du 14 au 16 septembre, avant d’être présenté au Creux de l’Enfer à Thiers dans l’exposition « Le Génie du Lieu » à partir du 26 octobre 2018.
Flora Moscovici sera en résidence à la Villa Arson à Nice puis à la Galerie de la Marine début 2019. Un duo show avec Linda Sanchez sera présenté à la Galerie Carrée de la Villa Arson du 8 février au 26 mai 2019 (vernissage le 7 février). Une exposition personnelle lui sera consacrée à la Galerie de la Marine à Nice du 2 mars au 9 juin 2019 (vernissage le 1er mars).

Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.

Légendes :

1.
Flora Moscovici, vue d’atelier, Douarnenez, 2017.

2.
Flora Moscovici, vue d’atelier, Dinan,
Les Ateliers du Plessix-Madeuc, 2018.

3.
Flora Moscovici, vue d’atelier, Clermont-Ferrand,
Artistes en résidence, 2015.

4.
Flora Moscovici, La Piscine, 2009.
Pigments et liant acrylique sur mur et sol, Cergy.

5.
Flora Moscovici, La lumière vient du sol, 2016.
Pigments et eau de chaux sur mur, Chapelle de la Trinité,
Bieuzy, L’Art dans les chapelles.

6.
Flora Moscovici, Inattention, 2016.
Objets trouvés, peints puis reposés dans quartier de Ménilmontant,
Festival de l’inattention, commissariat Sophie Lapalu, Glassbox

7.
Flora Moscovici, Certaines peintures se promènent, 2018.
Détail, tissu peint sur cheval,
Territoires Extra, Dinan.
Photo Cédric Martigny.

8.
Flora Moscovici, Coma Coloris Vif, 2018.
Pigments et acrylique sur murs, objets Mobilier Peint,
Exposition personnelle, Maison Salvan, Labège.
Photo Yohann Gozard.

9.
Flora Moscovici, Peintures d’apparat, 2018.
Oeuvre réalisée par le duo Mobilier Peint (Yoan Sorin + Flora Moscovici).
Éléments décoratifs peints de l’inventaire du château, matériaux de régie, objets divers, peinture acrylique, à la bombe, à la caséine, à l’huile, laque, lasure.
Exposition Déclassement, commissariat Barbara Sirieix, Château d’Oiron.
Production château d’Oiron, CMN (Chambre du Roi : Salle des plates peintures, Claude Rutault, Commande publique-inv. FNAC, coll. CNAP en dépôt permanent
au château d’Oiron, CMN)