MARIANNE MISPELAËRE, par Camille Paulhan

« Il n’y a pas grand-chose à voir »

Publié en Décembre 2019

(Épisode #11 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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« Il n’y a pas grand-chose à voir »

L’objet m’avait marquée : sur le bureau de son atelier de la cité internationale des arts – pourtant en apparence très silencieux –, Marianne Mispelaëre avait posé un mystérieux casque sans fil, aux coussinets d’oreillettes imposants. Il produisait, m’avait-elle dit, du bruit blanc, ou pour le dire autrement, une forme de silence artificiel ; ainsi, il la coupait définitivement du ronron des voitures sur les quais de Seine, des échos plus ou moins lointains de ses voisins musiciens ou des pas appuyés dans les couloirs.
Alors oui, cela me plaisait parce que ce que j’avais aimé chez Marianne Mispelaëre, c’était son rapport au silence : le temps de la lecture, imprégnant par l’action même des pores de sa peau des plaques de cuivre dans sa série Le superflu doit attendre (2018-2020), les murs patiemment gommés de Palimpseste (stratégie d’évasion) (2017) ou encore les feuilles de papier immaculées ondulées par l’action d’un pinceau gorgé d’eau (Rencontre Séparation, 2014).

J’ai associé ce goût pour le silence et la lenteur à son vif intérêt pour les textes, tous types de textes d’ailleurs, qui la poursuivent d’atelier en atelier : les essais, les romans ou les revues, toute une bibliothèque disparate qui va de W.G. Sebald à Patti Smith en passant par Édouard Levé, Virginia Woolf ou Starhawk. Même elle, sur les murs, dessine des schémas, note des titres potentiels. Mais les images ne viennent pas heurter les mots : elles occupent d’autres pans de l’atelier, se structurent en astérismes. Là où elle travaille actuellement, à Aubervilliers, elle a choisi de n’en garder qu’un substrat réduit, limitant à dix le nombre d’images comme pour mieux refuser la contamination par la représentation. L’une d’elles, toutefois, ne peut s’empêcher d’être un mot : évanouissement.

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(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Enfant, je n’ai pas le souvenir d’avoir beaucoup dessiné. En revanche, je lisais et j’écrivais énormément. Je tenais bien entendu un journal, je rédigeais de petites nouvelles mais j’aimais aussi prolonger les lignes de punition que l’on me donnait à faire, pour le simple plaisir du geste.

J’avais un bureau à moi, et on m’avait offert un stylo plume Parker à encre noire, que je possède d’ailleurs toujours. J’ai systématiquement disposé d’un bureau dans ma chambre et aujourd’hui encore c’est capital pour moi d’avoir un espace calme où me concentrer. Je ne pourrais pas travailler au sein d’un environnement bruyant, où le mouvement est permanent. Il est très important que l’espace dans lequel je pense soit uniquement à moi, et c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais partagé un atelier collectif avec d’autres artistes.

Adolescente, quand j’ai commencé à étudier les arts appliqués au lycée, j’ai eu une grande table afin de pouvoir m’atteler aux projets que l’on nous donnait en cours. Elle est un peu comme un autoportrait, elle m’a suivie dans tous mes ateliers et je la trouve formidable car ses proportions sont idéales : très longue, pas trop large. Mais je ne la confonds pas avec mon bureau de travail, c’est un autre espace d’action.

Après le baccalauréat, je suis entrée aux Beaux-Arts d’Épinal, un peu par hasard car je ne savais pas qu’il y avait de nombreuses écoles d’art en France. Bien entendu, ma table m’a suivie lorsque j’y ai déménagé. Là-bas, les ateliers étaient organisés par année et à partir de la troisième année, nous avions accès au dernier étage de l’école, où l’on pouvait partager à deux ou trois de petites pièces. Comme peu d’étudiants travaillaient sur place, j’avais investi un lieu, dans lequel je réalisais beaucoup de dessins muraux. Il se trouve que le sol de cet espace relativement réduit était peint en vert, et je me souviens avoir passé beaucoup de temps à poncer ce sol afin qu’il reprenne sa couleur bois ; les gens se moquaient de moi, on entendait ma ponceuse depuis le rez-de-chaussée, cela m’obsédait. Mais je me rendais compte que l’espace était très important pour moi, que même le sol n’était pas neutre.

Après trois ans à Épinal, je suis arrivée aux Arts décoratifs de Strasbourg afin de poursuivre mes études. J’avais beaucoup de mal à travailler dans l’école, je lui préférais mon petit studio. L’ambiance de cette école était compliquée pour moi, le fait d’être constamment déconcentrée, de prendre des thés ou des cafés, de discuter à tout moment de ce que l’on fait avec ses voisins d’atelier. J’ai l’impression qu’on a déjà tellement peu de temps pour se concentrer, parce qu’on est sans cesse sollicité par d’autres choses. C’est d’ailleurs quelque chose qui m’a surprise en quittant l’école, de me rendre compte que le travail à proprement parler occupe finalement très peu de notre temps.

J’ai commencé à travailler en binôme avec Guillaume Barborini, un ami avec qui j’avais étudié à Épinal. Nous nous sommes mutuellement beaucoup apporté, par le travail que nous réalisions en commun, mais aussi par nos conversations : elles étaient honnêtes, exigeantes, bienveillantes, suscitaient toutes sortes de questions. Aujourd’hui encore, je ne fais rien sans en parler à Guillaume, et je sais que lui non plus.

À Strasbourg, je suis d’abord entrée à l’atelier Livre, mais il s’agissait d’un atelier très technique, où l’on apprenait à faire de la reliure, à imprimer, etc. J’ai rapidement eu besoin d’avoir des projections conceptuelles et théoriques plus amples, et je suis arrivée dans l’atelier « No Name » de Stéphane Lemercier. C’est essentiellement avec lui que j’ai travaillé jusqu’au diplôme, et c’est lui qui m’a obligée à investir l’atelier en 5e année, pour réaliser mes grands dessins muraux. Je continuais à écrire, je m’intéressais à la philosophie en suivant des cours à l’école et également à l’université en sciences du langage, mais je manquais de connaissances et il fallait que je m’accroche. Et puis j’ai commencé à me rendre aux cours d’Anne Bertrand, qui étaient formidables parce que j’y ai découvert des artistes dont les méthodes me touchent, comme Felix Gonzalez-Torres par exemple, qui parle d’idées complexes avec des formes simples. Selon moi, c’est la même chose en écriture, un texte réussi c’est un texte où l’on exprime une complexité avec des formules simples. C’était cela que je voulais trouver dans ma pratique artistique. Et puis j’avais toujours pensé qu’il n’était pas innocent de rajouter des objets au monde, pour le poids qu’ils peuvent y avoir. Je n’ai jamais eu le désir de produire des formes spectaculaires ou virtuoses, devant lesquelles on se dit : « C’est bien fait », alors même que l’école peut encourager à cela.

Après mon diplôme, comme je n’en avais pas les moyens, je n’ai pas cherché d’atelier. Étant donné que je n’utilisais pas des matériaux lourds, cela me convenait bien de travailler dans ma – très grande – chambre. J’ai rapidement monté la maison d’édition Pétrole Éditions avec Audrey Ohlmann et Nina Ferrer-Gleize, et quelque temps plus tard, j’ai voulu reprendre ma pratique. J’ai eu la chance de bénéficier de résidences, notamment à la Cité des arts à Paris, à Stuttgart ou encore à l’Atelier mondial à Berlin.

Il me semble qu’il existe un mythe autour de l’atelier de l’artiste. L’an dernier, j’ai eu l’occasion d’avoir une exposition personnelle au Palais de Tokyo et j’ai été contactée par de nombreuses personnes qui m’ont demandé des visites d’atelier. J’étais tout à fait d’accord pour les rencontrer, mais cela me gênait parce qu’à l’atelier, il n’y a pas grand-chose à voir. Et puis c’est d’abord un cadre de travail, pas un lieu de sociabilité. Je viens d’un milieu familial dans lequel le travail est roi, c’est lui qui commande tout, même à l’excès. On peut perdre sa santé, son corps pour son emploi, et c’est normal. L’amusement, c’est si on a le temps et que le travail est fini, et j’ai été élevée avec l’idée que le loisir n’est pas indispensable. Je fais partie de la première génération qui a pu se permettre de lire et d’écrire, pour laquelle on ne pensait pas que c’était une perte de temps. Pour toutes ces raisons, je propose rarement aux gens de me rejoindre à l’atelier, sauf si ce sont des personnes avec qui je mène des projets. J’ai bien compris que la visite d’atelier est devenue une activité mondaine, qui se conclut souvent par un message sur Instagram avec un hashtag.

Dans l’atelier que j’occupe aujourd’hui à Aubervilliers, j’ai d’abord eu besoin de temps pour faire connaissance avec le lieu. Ce n’est pas du temps perdu, c’est une phase nécessaire avant de travailler au sein d’un espace, que je fragmente. Il y a un mur avec des cartes mentales, des schémas de pensée à propos de projets en cours. Sur un autre mur, j’ai une constellation d’images : avec cette idée de ne pas ajouter quelque chose au monde, je préfère construire en assemblant des formes qui existent déjà, en les isolant dans le but de trouver une famille. J’ai eu de très grands murs d’images, mêlés à des schémas, et j’ai aujourd’hui décidé de le réduire à uniquement dix images qui me paraissent les plus essentielles.

Sur mon bureau, mon petit carnet noir : je l’utilise quand j’assiste à des conférences, pour prendre des notes, tenir des listes – de mots que j’aime bien, de titres potentiels… Le texte est primordial afin de pouvoir mettre les choses en place ; c’est l’inverse du dessin, que je vois comme un aboutissement et non comme un point de départ. Le dessin, c’est vraiment ce qui vient en dernier, c’est l’essence, l’extrait, l’huile essentielle.

 

Camille Paulhan et Marianne Mispelaëre pour thankyouforcoming, Hiver 2019.

Marianne Mispelëre (1988, France), vit et travaille à Aubervilliers.
Diplômée de l’ESAL d’Épinal depuis 2009 et de la HEAR de Strasbourg depuis 2012, Marianne Mispelaëre travaille et expose en France et à l’étranger, récemment au Palais de Tokyo (Paris), au CND Centre National de la Danse (Pantin), à la galerie Salle Principale (Paris), à la Foundation Art Encounters (Timisoara), à l’iselp (Bruxelles).
Marianne Mispelaëre produit et reproduit des gestes concis, simples et précis, inspirés de phénomènes actuels et sociétaux. Avec pour principal champ d’action le dessin, elle observe les processus d’invisibilité orchestrés au sein de nos sociétés contemporaines, les traduit, les transmet : invisibilité de certains corps, de certains récits, paroles tues, espaces publics disparus.
Marianne Mispelaëre a co-fondé et a co-dirigé la maison d’édition Pétrole Éditions et la revue TALWEG entre 2013 et 2018. Elle écrit en qualité d’auteure au sein de différents contextes.
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Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.

Légendes :

1.
Marianne Mispelaëre, Bibliothèque des silences, 2017 – en cours
Dessin mural in situ au fusain, action performative non annoncée
Dimensions variables
Crédit photo : Florencia Hisi

2.
Marianne Mispelaëre, Le poids de l’actif, 2018
Action performative de dessin
Table avec plateau en bois, mine de plomb et cutter

Prod. Le Magasin des Horizons
Crédit photo : Marcus Heim

3-4.
Marianne Mispelaëre, Le superflu doit attendre, 2018 – 2020
Plaque de cuivre sérigraphiée, oxydation
Série de 18 uniques, 40 x 30 cm chaque
Crédit photo : Marianne Mispelaëre

5.
Marianne Mispelaëre, Mesurer les actes, action performative n°05 du 07 mars 2015, 416 min, galerie du Théâtre de Privas, depuis 2011
Dessin in situ, action performative de dessin

Encre de chine sur mur, pinceau petit gris

Dimensions variables
Crédit photo : Nicolas Lelièvre

6.
Marianne Mispelaëre, Monument aux vivants (un souffle), 2019
Vidéo couleur, son, 3’39’’

Dimensions variables
Crédit photo : Marianne Mispelaëre

7.
Marianne Mispelaëre, Rencontre Séparation, 2014 – 2015
Action performative de dessin
Eau sur papier couché 90 gr, pinceau petit gris 7

Prod. Centre Pompidou-Metz
Crédit photo : Marianne Mispelaëre

8.
Marianne Mispelaëre, Palimpseste (Stratégie d’évasion), 2017
Installation in situ
, surface gommée et résidus de gomme bleue

Dimensions variables
Crédit photo : Marianne Mispelaëre