ROMAIN GANDOLPHE, par Camille Paulhan

« L’atelier, c’est la parole : il est là, entre nous,
et voilà, je le tiens, je ne le laisse pas s’échapper »

Publié en Juin 2019

(Épisode #10 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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« L’atelier, c’est la parole : il est là, entre nous,
et voilà, je le tiens, je ne le laisse pas s’échapper »

Je déroge quelque peu à la règle implicite de ce feuilleton.
Romain Gandolphe ne m’a jamais conviée à visiter son atelier, et pour cause : il n’en a pas. D’ailleurs, la première fois que je l’ai rencontré, il s’est lové dans mes bras. J’aimerais que cette histoire soit fausse, qu’on m’accuse de l’avoir inventée de toutes pièces, mais elle est rigoureusement exacte. Je venais de lui décliner mon identité, et il se trouvait qu’il devait être l’une des rares personnes à avoir lu un de mes premiers articles jamais publiés, sur un artiste islandais formidable mais très mal connu, dans une revue canadienne de surcroît. J’imaginais naïvement que personne n’avait lu cet article, dont j’étais plutôt contente. Toujours est-il que – flattée ? intriguée ? – tout cela était suffisant pour me donner envie de le revoir à nouveau, et lui proposer un entretien autour de cette absence d’atelier.
Après plusieurs rendez-vous au café, nous avons convenu que les propos suivants seraient recueillis là où Romain Gandolphe trouve matière à ses œuvres : au milieu de celles des autres. Nous avons pris place, comme au salon de thé, sur un banc inconfortable d’une des salles de la collection permanente du 4e étage du Centre Pompidou, face à une toile de Geta Brătescu et une vidéo de Ion Grigorescu. Derrière lui, je n’ai vu que du blanc, la salle paraissait vide, alors même qu’il s’agissait de l’envers de Dream Passage with Four Corridors (1984) de Bruce Nauman.
On n’aurait pas pu imaginer cocon plus parfait.

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(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Je dois avouer ne pas savoir tout à fait ce qu’est un atelier. Même quand j’étais enfant, et qu’avec mon frère, on dessinait des bandes dessinées, on se mettait plutôt par terre que sur un bureau. On aimait bien dessiner étendus au sol, ou parfois sur la table du salon, mais pas dans notre chambre.

Ma formation d’origine n’est pas artistique ; après le baccalauréat, j’ai suivi un enseignement scientifique dans une classe préparatoire à Annecy pendant deux ans. Lors de ma troisième année, car j’avais redoublé, je suis parti à Lyon ; un soir, je me suis rendu au théâtre, et la pièce m’a tellement marqué que je ne suis pas retourné en cours le lendemain. Je faisais alors de petits fanzines sur la table de la cuisine de mon appartement, j’allais à des salons de micro-édition, je dessinais beaucoup et je faisais aussi des flyers sur Photoshop. J’ai alors passé des concours de plusieurs écoles d’art, et la seule qui a bien voulu m’accepter était celle des Beaux-Arts de Lyon.

Le premier cours a été extrêmement compliqué : contrairement à beaucoup de mes camarades, qui venaient de classes préparatoires artistiques, je ne connaissais pas le travail en atelier. Venant d’une formation scientifique, j’avais reçu des enseignements théoriques très précis, avec des énoncés limpides. Je me sentais parachuté dans un pays dont je n’avais jamais entendu parler de la langue ou des coutumes. Je me souviens que David Renaud nous avait donné un cours théorique sur le thème « Construire, déconstruire » en amphithéâtre ; le lendemain, nous avions le volet pratique. Il a demandé : « Est-ce que vous avez des questions ? Non ? Alors allez-y. » Les autres ont commencé immédiatement, et moi je n’ai pas compris, j’étais terrifié. J’ai essayé de m’étaler, je travaillais encore beaucoup par terre.

Et puis sont arrivés les cours théoriques, notamment ceux de Marie de Brugerolle, qui nous parlait chaque semaine d’une figure, la plupart du temps californienne parce que c’est ce qui la passionne. J’ai eu des frissons qui me traversaient le corps de manière hebdomadaire, et je me suis dit que c’étaient ces voix-là, ces histoires-là que je souhaitais entendre dans ma vie. J’ai découvert de cette manière Paul McCarthy, Guy de Cointet ou John Baldessari. Et moi, tous les lundis soir, j’avais ce rituel de recevoir à dîner dans mon appartement lyonnais des amies qui ne faisaient pas les Beaux-Arts. Je préparais une salade composée pour elles, et je leur redonnais le cours, je me suis rendu compte plus tard que cela faisait partie de ma formation. Je leur parlais de Baldessari, je leur racontais sa vie, et pendant deux heures on en parlait, elles se moquaient d’ailleurs un peu de moi. Je ne trouvais pas cela important de montrer d’images car ce qui m’animait le plus, c’étaient les petites histoires que nous racontait Marie de Brugerolle. Par exemple, elle nous avait expliqué qu’à un moment de sa vie, Baldessari s’était dit qu’il ne serait sans doute pas artiste, mais plutôt enseignant. Et je trouvais cela beau de l’apprendre, alors que j’étais moi-même étudiant en première année d’école d’art. Voir tous ces artistes me donnait envie de faire la même chose, et j’ai passé un certain temps à rejouer les gestes que je voyais dans les performances d’artistes que j’admirais comme Mike Kelley ou Marina Abramović. Je me sentais complexé parce que je n’avais pas fait de classe préparatoire, et que je connaissais très mal les noms les plus célèbres de l’histoire de l’art. Tout le monde avait les bonnes références, et je me rendais compte que je ne les avais pas ; dès qu’il y avait des vacances, je prenais le train pour monter à Paris et voir le plus d’expositions possibles, c’était devenu une passion dévorante.

À l’école, grâce à l’apport des cours théoriques comme pratiques, où on nous conseillait souvent des ouvrages, j’étais très souvent fourré à la bibliothèque. Avec mon amie Axelle Pinot, nous y allions sur recommandation des enseignant·es, et nous étions à chaque fois impressionné·es de découvrir qu’iels nous connaissaient aussi bien en nous recommandant des œuvres précises. Nous avions inventé un jeu : nous allions à la bibliothèque, nous marchions chacun·e dans une direction opposée, nous nous saisissions d’un livre au hasard qu’il fallait lire et la semaine suivante raconter à l’autre.

À partir de la deuxième année, tou·tes les étudiant·es ont eu un espace d’atelier, et j’ai essayé de jouer le jeu : j’ai installé un bureau avec un catalogue d’images accroché au mur, comme tout le monde. Mais la pratique d’atelier me semblait un peu absurde par rapport à ma pratique, et je connaissais l’existence d’œuvres invisibles, notamment d’Yves Klein. Je voulais faire autrement, imaginer une manière différente de penser cet espace. J’ai alors déposé un marquage au sol pour un grand hexagone, avec un petit mot qui disait : « S’il vous plaît, ne marchez pas sur ma sculpture invisible ». Et les étudiant·es respectaient cela.

En troisième année, je me suis demandé comment montrer le résultat de mes performances : les photographies ne me convenaient pas, parce qu’elles ne peuvent pas restituer l’énergie de l’action. Et dès que je montrais une vidéo, je voulais la commenter en même temps, je ressentais un besoin brûlant de parler, pour raconter les objets que je produisais. C’est de cette manière qu’est arrivée la parole : pendant un bilan, au lieu de commenter des travaux accrochés au mur, j’ai préféré m’adresser à un ami imaginaire à qui je racontais toutes mes pièces, dans un espace entièrement vide.

À cette époque, je passais énormément de temps à l’école : je n’étais jamais à l’atelier, mais je discutais avec tout le monde, et cela me donnait des idées pour faire des formes. J’avais installé un coin afin de bavarder, et c’était finalement ça mon atelier. Et puis j’ai commencé à rencontrer des personnes qui ont été importantes pour moi, au travers de textes que je lisais et dont je contactais les auteur·es, comme Sophie Lapalu que Céline Ahond m’avait conseillée de lire, et qui m’a recommandé de prendre contact avec Ghislain Mollet-Viéville ou Thomas Geiger. J’apprenais beaucoup de ces nouveaux·elles interlocuteur·ices, je me recréais un cercle qui allait au-delà de l’école.

J’ai été très marqué par un workshop de Benjamin Seror aux Beaux-Arts, parce qu’il nous avait dit : « Mes amis ont assez bien compris que quand je parle avec eux et que la discussion commence à prendre, on entre dans mon atelier ». Je ne peux pas dire que j’ai supprimé l’espace de l’atelier, mais disons qu’il s’est transformé en un lieu d’échanges, où l’on tente des choses. J’aime d’ailleurs les conversations où je suis parfois un peu distrait, au cours desquelles les œuvres que l’on me raconte deviennent autre chose dans mon esprit, et gagnent une collection d’œuvres qui n’ont jamais existé, uniquement parce que j’avais mal compris. Je n’ai pas besoin de l’atelier au sens premier du terme, rempli d’objets pas finis qui traînent ici et là et qui ne deviendront pas toujours des œuvres : ces fragments sont dans ma tête, on ne peut pas les voir. Comme le joueur d’échecs de Zweig, j’ai besoin de remplir méthodiquement et régulièrement des carnets de temps en temps parce que si on ne note pas assez les idées qui tourbillonnent dans notre cerveau, on peut devenir fou. Mais l’atelier peut être n’importe où : quand je suis parti dans le désert américain en 2017 à la recherche des lieux de dispersion des gaz de Robert Barry, je faisais des autoportraits sur pied en me disant : voilà, c’est moi dans mon atelier. Parce que c’était là où je travaillais, véritablement. Finalement, l’atelier, c’est d’abord la parole : il est là, entre nous, et voilà, je le tiens, je ne le laisse pas s’échapper.

 

Camille Paulhan et Romain Gandolphe pour thankyouforcoming, Printemps 2019.

Romain Gandolphe (1989) est artiste. Après un cursus scientifique, il est diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon en 2016 où il est désormais chercheur au sein du groupe Post-Performance Future.
Le plus souvent à travers la parole, il travaille mémoire et récit dans des performances pouvant prendre la forme de visites guidées, de récits de voyages et d’expositions imaginaires.
Il a récemment présenté son travail au Centre Pompidou (Paris), au BNKR (Munich), au M Museum (Leuven), à la galerie Nahmad Projects (Londres) et lors d’expositions personnelles à Lyon et à Cholet.
Il intervient également à l’occasion de workshops en écoles et centres d’art.
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Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.

Légendes :

1-2.
Romain Gandolphe, Une semaine dans une cimaise, performance, 168 h, 2013
Image : Axelle Pinot

3.
Romain Gandolphe, Every secret has a holder, performance au long cours, 2016
Image : Benedict Johnson
Courtesy Nahmad Projects, Londres

4.
Romain Gandolphe, Ce qui m’échappe, dessin mural, dimensions variables, 2017
Production : La BF15, Lyon

5.
Romain Gandolphe, D’autres voix que la mienne, performance au long cours, 2017
Image : Axelle Pinot
Production : La BF15, Lyon

6-7.
Romain Gandolphe, À venir, performance, vidéo, couleur, son, 38 min, 2017
Image : Axelle Pinot

8-10.
Romain Gandolphe, À la recherche, vidéo, couleur, muet, 23 min, 2017

11.
Romain Gandolphe, À celles que tu ne verras jamais, performance,
texte, projection, 2018
Image : R. Bassaler
Coproduction : Centre Pompidou, Musée national d’art moderne

12-13.
Romain Gandolphe, À venir (drag queen), performance,
vidéo, couleur, son, 8 min, 2019
Image : Ophélie Demurger

14.
Romain Gandolphe, Étant donnée, performance, vidéo, couleur, son, 30 min, 2018