MARIE CLEREL, par Camille Paulhan 

« Des images sous les yeux comme des indices »

Publié en Décembre 2018

(Épisode #7 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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« Des images sous les yeux comme des indices »

Ce n’est pas bien grand, mais c’est sans doute suffisant. D’un côté d’une des cloisons se situe sa chambre, de l’autre la cuisine commune de l’appartement où elle habite actuellement. L’atelier de Marie Clerel est lumineux, les lattes du parquet comme les murs sont blancs, une certaine douceur en émane mais il y a ici de la place pour un seul corps au travail.
Ce qui frappe d’emblée, c’est un goût assuré pour l’accumulation : dans les quelques m2 de l’atelier, les rangements sont légion, avec une prédilection pour les boîtes : celles qui conservent ses tirages, bien sûr, mais aussi des boîtes en osier, à pois, en métal ou en bois, des vases, des pots. Certains contenants se devinent remplis, essentiellement de produits chimiques nécessaires pour ses photographies et ses cyanotypes, d’autres sont laissés vides à dessein. Les interstices se remplissent d’objets de toutes sortes : livres, gris-gris mystérieux, plantes en pot qui s’enroulent autour des étagères métalliques, mais aussi – dans le désordre – chasse-mouches, ex-voto métallique et volant de badminton, qui semblent ne pas avoir été déposés là par hasard.
C’est un lieu où l’on ne travaille pas debout : même la grande bassine en plastique blanc suggère que l’on s’accroupisse. Le bureau, étroit et long, se révèle être le point central de l’atelier : au mur, Marie Clerel a accroché par de discrets scotchs colorés une sorte d’agrégat de la pensée en cours. Ce sont des textures, des papiers brillants ou mats, des publications en cours, des photographies prises par elle ou par d’autres, des récits qui se trament autour de ses fascinations : images de feux d’artifice, de montagnes, de volcans, de palmiers… Et, comme une dernière tautologie, scotché au mur, un rouleau de scotch.

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(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Après mon baccalauréat, je ne savais pas ce qu’étaient les écoles d’art, et même si j’avais suivi des cours d’arts plastiques au lycée, ma motivation première était de quitter Clermont-Ferrand. Pour rassurer ma famille, je suis partie à Paris pour suivre des études dans une école de photographie. Ce choix d’études me paraissait plus concret, il y avait quelque chose de rassurant à pouvoir dire que l’on aurait un métier.

Au bout d’un an, comme je m’apercevais que je ne voulais pas devenir photographe professionnelle et travailler par commandes, je suis entrée à l’université en arts plastiques, au centre Saint-Charles à Paris, pour y trouver plus de largesse et expérimenter le médium de manière plus fluide, plus ouverte, sans prérequis techniques particuliers. Nous n’avions pas du tout d’atelier, mais à l’époque je ne ressentais pas ce besoin car je travaillais essentiellement à partir d’images : ma pratique était très transportable, et légère dans sa logistique. Elle l’est d’ailleurs toujours, dans mon atelier actuel, puisque l’objet le plus encombrant que j’y stocke est un fagot de baguettes de bois que je monte et démonte pour certaines pièces montées sur châssis. Je travaillais dans mon studio, à ma table, qui se recouvrait au fur et à mesure : cartes postales, pellicules non développées, livres, papiers, carnets…

Après ma licence, je suis entrée aux Beaux-Arts de Lyon par équivalence. Je suis arrivée dans ces grands plateaux dédiés aux étudiants, qui sont très impressionnants car tout est ouvert et il n’y a presque aucune zone où l’on peut vraiment s’isoler. Très vite, j’ai amené un bureau et j’ai cherché dans ces espaces les coins et les angles. Je souhaitais être loin du passage et proche des fenêtres, toujours. J’étais déconcentrée par le fait d’avoir des personnes qui passaient derrière moi, qui venaient me voir pour discuter : dans mes temps de production et de recherche qui sont souvent longs et lents, j’ai besoin d’isolement. Et dans ces grands ateliers, il y avait toujours du bruit, du passage, des gens pour te proposer d’aller fumer une cigarette, d’aller prendre un café, des distractions, de la musique. Pour être au calme, je passais une partie de mon temps à la bibliothèque ou au labo photo quand il fallait produire mes images. J’étais donc là sans être là, presque flottante, mais je venais tous les jours car je culpabilisais d’avoir accès à un atelier et de ne pas en avoir concrètement besoin. Je ne voulais toutefois pas me couper de la vie de l’atelier dans l’école, car il y a quelque chose de social dans un atelier partagé, et je ne voulais pas être celle qu’on découvre à la fin de l’année. Je venais à l’atelier pour rencontrer des gens et expérimenter ce rythme de travail, échanger, douter ensemble, s’interroger à plusieurs. Je travaille seule dans un premier temps, mais vient toujours le moment où j’ai besoin d’en parler, où des questions et des doutes fusent, et je cherche alors à établir un dialogue avec d’autres personnes. J’aimais beaucoup aller voir les autres d’ailleurs, me rendre compte que certains continuaient à travailler tout en discutant, alors que j’en suis incapable. J’avais une table pour en quelque sorte prouver ma présence à l’atelier, comme une forme de repère, un point de chute, où j’empilais des objets. Je me suis fait une place à l’atelier, mais son utilité a toujours été floue pour moi. Mis à part les moments où je me suis sentie légitime d’être à l’atelier parce que je travaillais à mes cyanotypes, qui nécessitent des manipulations techniques, je me suis aperçue que je n’avais pas réellement de pratique d’atelier, du moins pas telle qu’on se l’imagine.

Plus que l’atelier, c’étaient les lieux mêmes où j’allais exposer qui étaient des moteurs : pour mes diplômes, j’ai su assez rapidement que j’allais les passer dans les galeries d’exposition, qui sont les seuls endroits de l’école qui ne sont pas des ateliers de création. Alors je pouvais passer des heures à regarder comment fonctionnait la lumière, et à ce que je pouvais faire dans de tels espaces. Aujourd’hui encore, pour tout un pan de mon travail, c’est souvent le lieu où je vais exposer qui est déclencheur de nouvelles idées.

Après les Beaux-Arts, j’ai obtenu un atelier à la Malterie à Lille, où je m’étais installée : je suis donc passée d’un espace complètement ouvert avec beaucoup de circulation, à un atelier personnel qui me semblait immense et dans lequel je me sentais un peu perdue. Il était situé au premier étage du bâtiment et la lumière rentrait peu : or, pour des raisons d’ordre technique puisque je travaille les cyanotypes, j’avais besoin de beaucoup de lumière, et je me suis vite retrouvée à travailler depuis mon appartement ou tout simplement en extérieur. Mais une fois de plus, le fait d’avoir cet atelier m’a permis de m’ancrer un peu mieux dans cette nouvelle ville, de tenter de définir les limites de mon temps de travail, de le structurer entre quatre murs, d’expérimenter ce que je ne pouvais pas faire chez moi. Les ateliers étaient les uns à côté des autres, et comme il n’y avait pas d’espace commun autre que la cuisine, il était difficile de croiser ses voisins. Quand on est nouvelle, c’est assez délicat d’aller frapper à la porte des autres ateliers.

Depuis septembre 2017, j’ai emménagé dans une colocation parisienne, et j’ai la chance d’avoir un atelier sur place, puisque je dispose de deux petites pièces, l’une qui est ma chambre, et l’autre que j’ai transformée en atelier. Je viens tous les jours y travailler, et c’est exactement ce dont j’aurais rêvé aux Beaux-Arts : un espace isolé, accessible de jour comme de nuit, suffisamment grand mais pas immense, dans lequel je peux fermer les deux portes, celle qui donne sur ma chambre et celle qui donne sur le reste de l’appartement. Cela ne me dérange pas d’avoir l’atelier chez moi, puisque cette pièce est une pièce de travail bien dissociée des autres, et que je n’utilise pas pour un autre usage. Et je sors chaque jour pour prendre l’air, ne pas rester enfermée entre l’atelier et les espaces de vie de l’appartement.

J’accumule beaucoup, je garde des objets, des images, des outils. J’ai des valises pleines d’objets, de papiers, de matériel pour mes cyanotypes. Je jette peu, je ne classe pas forcément, mais je replonge de temps en temps dans mes boîtes, où j’ai accumulé des collectes : photographies, cartons d’invitation, tickets de caisse…

Cet atelier vit deux temps, un temps de nuit où je prépare mes supports, mes chimies, qui nécessitent d’être manipulées à l’abri des rayons du soleil. De jour, on y voit des papiers de couleur collés aux fenêtres, des chutes de papier argentique que j’ « use » à la lumière naturelle, des petits tirages photographiques scotchés à même les vitres face à la rue, dans le but d’en faire pâlir certaines zones. C’est un travail lent dont le résultat n’est perceptible qu’après plusieurs semaines voire plusieurs mois. Je ne travaille jamais au UV artificiels, je reste dans un état de dépendance au beau temps, à la lumière pour produire mes images.

Il y a deux bureaux, l’un qui est plutôt propre et dégagé avec mon ordinateur, et une table que je peux salir, à laquelle je peux travailler à mes cyanotypes ou à d’autres recherches. Le mur au-dessus de mon bureau est rempli d’images qui sont autant de projets potentiels qui attendent de se déclencher – ou non –, qui sont des amorces, des débuts, des rappels. J’aime garder ces images sous les yeux, en attendant qu’elles deviennent autres. Je les vois comme des indices : de ce que j’ai fait, de ce que j’aimerais faire. Ce sont des formes à demi-valides, en attente d’être activées. L’atelier est un lieu où j’accomplis des micro-gestes, qui n’ont pas forcément une finalité. Il demeure un espace de travail : j’y lis, j’y écoute de la musique, mais on n’y rentre pas. Je ne veux pas lui donner d’autre utilité, je veux que l’atelier soit comme un repaire, un refuge, une caverne. Dans l’atelier, je rumine.

 

Camille Paulhan et Marie Clerel pour thankyouforcoming, Hiver 2018.

Marie Clerel (Cler­mont-Ferrand, 1988) vit et travaille à Paris. En 2012, elle obtient une Licence en arts plas­tiques à l’uni­ver­sité Paris 1 Saint-Charles puis rejoint l’École natio­nale des beaux-arts de Lyon, où elle obtient son DNSEP avec les féli­ci­ta­tions du jury en 2016. Elle est repré­sen­tée par la Gale­rie Binome depuis 2017.

Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.

Légendes :

1.
Marie Clerel, Ciels, 2016 – 2018
– Lille, 10/09 – 10:30. 2016
Cyanotype sur toile de coton, 185 x 130 cm.

2.
Marie Clerel, Ciels, 2016 – 2018
– La Bour­boule, 20/09 – 16:30. 2016
Cyanotype sur toile de coton, 185 x 130 cm

3 et 4.
Marie Clerel, Rendez-vous (série), 4 Mai 2016, 14h57, Lyon
Vernis, dimensions variables
Peinture murale in situ reproduisant les taches de lumières tombant sur ce mur à 14h57 précisément.

5.
Marie Clerel, Dog Ears (série), 2018
– p83 – L’incident, maintenant, va faire pli, comme le pois sous les vingt matelas (…)
Cyanotype sur papier aquarelle, 14 x 20 cm.

6.
Marie Clerel, Le puma – Vincennes, 2017.

7.
Marie Clerel, Décembre 2017, Série Midi, 2017-18.
Épreuve unique, 80,5 x 70,5 cm
31 épreuves au cyanotype sans contact datées au dos, encadrement aluminium
plaqué chêne, verre musée.