KIT MAINS LIBRES
– usages des nouvelles technologies et histoire des formes –

Marianne Derrien en conversation avec
Cyril Aboucaya, Pierre Clément, Gabriel Méo et Laura Porter

À partir d’une base de données (lexique, mots clés, écrits, propos recueillis) constituée depuis plusieurs mois, ce texte fait état de mes échanges (téléphoniques, skype, mails) et rencontres avec quatre artistes regroupés à l’occasion de cette invitation éditoriale proposée par thankyouforcoming. Le dialogue et la complicité avec leur travail nourrissent cette réflexion, prémisse d’une série de textes à venir sur une histoire des formes revisitée à partir de l’usage des nouvelles technologies. Empruntant le terme de « kit mains libres », équipement qui peut être utilisé sans l’usage des mains, cette analyse critique est portée par la notion de display 1 afin d’explorer des dispositifs scénographiques, tant originaux que partagés (configuration / aménagement / agencement d’objets et de matériaux).

Entre critique, fonction, décoration et design, ces problématiques liées à l’objet sont au cœur de nombreuses recherches, expositions ou écrits depuis quelques années. De l’usage à la contemplation de l’objet, de la mise en exposition de l’objet à sa représentation, une multitude de paradoxes furent relevés. Ces mises en espace semblent questionner, tant la circulation des objets que leur valeur scénographique et décorative (oeuvre-exposition / oeuvre-emballage / œuvre-test). Aussi, depuis ce printemps, le programme Displays / EnsadLab, coordonné par Thierry Fournier (artiste et curateur) en collaboration avec J. Emil Sennewald (critique et journaliste), a pour vocation de questionner et expérimenter le devenir des formes d’exposition dans ce contexte des cultures numériques. Dans le cadre de ces rencontres, artistes et chercheurs interrogent les espaces d’exposition et de son rapport à la diffusion des images des expositions… comment évolue la spécificité d’expérience des expositions ? Quelles formes s’inventent-elles dans un dialogue entre espace réel et réseau ? Comment lier espaces collectifs de l’exposition et pratiques individuelles du web ? Comment mettre en œuvre une critique et une émancipation vis-à-vis des logiques de l’économie de l’attention ? 2

À l’aune de la démocratisation du web, de l’apogée des réseaux sociaux et des applications, notre accès illimité à la connaissance et la vente en ligne façonnent, depuis quelques années, de nouvelles approches théoriques et esthétiques. Aussi, il est à noter que certaines pratiques historiques et émergentes sont regroupées autour du terme de bricologie, rassemblant les mots « bricolage » et « technologie », titre de l’exposition conçue à la Villa Arson – Nice (visible jusqu’au 31 août 2015).

Kit

Usages des formes / customiser, parodier / naturel-plastique / marketing : fabrication de formes et de dispositifs / désacraliser – sacraliser / s’adapter aux espaces : montable/ démontable / mise en circulation des objets via l’accès illimité aux ventes en ligne / achat de matériaux et d’objets/ moteur de recherche / la création à l’ère des smartphones et des applications / société de services : dématérialisation des échanges / installation en plusieurs morceaux à l’ère des partages de pages, d’idées, d’appartements et d’échanges de compétences / composer, recomposer / ananas / virus / mémorial

Mains

primauté donnée à des gestes primaires / main bricoleuse / main intelligente / main chirurgicale / gestes légers similaires à ceux qui ont lieu à l’atelier / handmade / avoir une main mise sur les mutations actuels / regard et sensibilité affutés / présence /absence / éloge des sens / dosage / cuisine / goût et dégoût / partage des données en ligne : tutoriel / éloge de la main : assembler, composer, modeler, sculpter, copier/coller / urgence, bricolage, faire avec ce que l’on a / placer, déplacer, replacer / faux ongles / hashtag / like / index

Libres

opensource / la circulation devient synonyme de création / se déplacer avec facilité dans l’Histoire de l’art / culture underground / low tech / l’art du détournement et de la parodie / surfer sur la vague / connaissance approfondie et intuitive des mutations / liberté d’agir, de copier, de subvertir, d’assembler / copyleft / mise en circulation des objets, des éléments composant les installations / entité auto-génératrices/ déhiérachisation des matériaux et des sources / impertinence / la dimension dangereuse et explosive du travail / faire une œuvre qui se détruit et se régénère / sabotage / se saboter soi même, ne pas se complaire dans une séduction / tout pour l’expérimentation / tentatives ratées / faire un bon échec, un bon ratage/ du déchet à l’oeuvre / court-circuiter/ souffle de liberté / data / wetransfer / partage / échange

 

Personnalisation / standardisation / sacralisation

Au delà de la fascination ou de la répulsion pour le jetable et le durable, les œuvres de Cyril Aboucaya interrogent nos cadres de vie mettant en tension cet aller retour entre personnalisation et standardisation.
« Dans la sculpture, la rencontre des matériaux bon marché a joué un rôle déterminant, par les traitements du bois recomposé et des matériaux couvrants : embaumement plastifié (venilia) permettant de fabriquer un semblant de résistance et d’usinage. Les sujets quant à eux sont choisis en rapport à la méthode, presque en excuse, en lien à l’Histoire et à leur histoire : (…) objets d’influence funéraire pour des sculptures faites à partir de matériaux non résistants, et appuyant a contrario l’idée de postérité/pérennité. » souligne-t-il.
Chargés d’histoires et de références autobiographiques, ces sculptures oscillent entre œuvre et produit donnant la part belle à un display sous forme de boutique, à la fois médium et matériau (espace, communication, économie). Rejouant les dispositifs inhérents au commerce : vitrine, achat en ligne, mise en scène des objets, chacune de ces œuvres miment la production industrielle fortement diffusée dans le commerce. « Oeuvres-mode d’emploi », elles sont faites de recouvrement prenant des airs de surface moderniste et minimale. « Ces travaux traitent d’un certain état de « surface » quasi warholien, qui suggère un concept autant superficiel que profond sur le traitement externe de l’objet. Son emballage est souvent composé d’adhésifs texturés faux bois, ou faux marbres, utilisés massivement comme imposture par les industries marchandes simulant le faste, alternant mat, satin ou brillance afin de tromper l’espace, de suggérer vanités et illusions  »alouette »» précise-t-il.


Cyril Aboucaya, Vue de l’exposition Pompes funèbres, 2011 – Courtoisie de l’artiste.
Cyril Aboucaya, Pull-overs pour ananas, 2010 – Courtoisie de l’artiste.
Cyril Aboucaya, Affordable Solutions For Better Living, Series 1 and 2, 2009 – Courtoisie de l’artiste.

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Le customisé, le fragmentaire et le délabré

Dans une volonté de déconstruction de la peinture et de ses concepts, Gabriel Méo ponctionne, suture, greffe, customise, suggère, subvertit les matériaux. Récupérer, couper, recycler, raccorder… Ces mots d’ordre lui permettent d’assembler des matériaux entre eux afin de provoquer d’innombrables collisions et de multiples croisements. Il recueille et régurgite les différentes strates de notre culture jusqu’au seuil de la saturation et puise aussi bien ses influences dans les grands genres picturaux que dans la culture populaire. Ces œuvres sont des fragments, des ponctions ou des prothèses créant un lien fort entre le corps et les nouvelles technologies. Ce do it yourself chirugical se constitue d’une multitude de mauvais raccords. Cherchant à éviter les systématismes, Gabriel Méo bouscule les dualités inhérentes au goût par la déhiérarchisation des matériaux et des pratiques.
Pour sa première exposition personnelle à la Galerie le 22 – Nice, Gabriel Méo use du terme « Tech neck », nouvelle ride qui apparaîtrait au niveau du cou à la suite de notre usage à répétition des smartphones. Vraie-fausse fabrication d’un mal 2.0.. Combinaisons foisonnantes de mots et de matières, Gabriel Méo explore en partie les abysses des structures de pouvoir que sont les nouvelles technologies. Surveillance et contrôle en continu des corps, la question de la mauvaise ou bonne posture est ici remise en branle. 3


Gabriel Méo, Low Cost, 2013, techniques mixtes et dimension variable. Vue de l’exposition Le sens de la vague, commissariat Stéphane Corréard, Galerie de la Marine, Nice – Courtoisie de l’artiste.
Gabriel Méo, Pinkfriday/nouvellemythologie/Pollock/2015, 2015, techniques mixtes, 123 x 74 cm. Vue de l’exposition Tech Neck, galerie Le 22, Nice – Courtoisie de l’artiste et Galerie Le 22.
Gabriel Méo (en collaboration avec Raphael Emine), L’homme qui vapotte, 2015, bronze et cigarette électronique, dimensions variables. Vue de l’exposition Tech Neck, galerie Le 22, Nice – Courtoisie de l’artiste et Galerie Le 22.
Gabriel Méo, Vue de l’exposition Chez vous, ailleurs, 2015, Plaine Saint Denis – Courtoisie de l’artiste.

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Détournement / répétition / ethnologie

« Pauvreté des moyens et simplification des gestes, Pierre Clément constitue des assemblages de signes à partir d’objets usinés révélant notre surconsommation visuelle. Des images trouvées via Google aux dessins industriels  »verrouillés » par la propriété intellectuelle, Pierre Clément crée des leurres en falsifiant les matières, en se réappropriant des techniques à la fois de pointe et manuelle. Ses œuvres piègent ainsi le regard vers une éventuelle déception. C’est dans ce double mouvement entre séduction et répulsion que ses œuvres sabotent et perturbent nos visions conformées voire formatées et normées. À partir de ces gestes questionnant la sculpture, le design et les technologies, Pierre Clément révèle les failles d’un fonctionnement et d’un système où l’erreur ne serait plus humaine et donne ainsi à chacune de ces formes une autre histoire emplie de fictions et de nouvelles symboliques. » 4.
Actuellement, nous travaillons avec Pierre Clément sur les enjeux de sa première exposition personnelle qui s’intitulera Transcom Primitive. Dans le cadre de ce nouveau projet, les productions de Pierre Clément convoqueront les multiples dichotomies entre nouvelles technologie et archaïsmes. Au sein de ces tensions entre progrès, technologies et temporalités, des rites, des théories ésotériques et des sciences primitives seront imbriqués afin d’amorcer la fabrication de vrai-faux récits. Oscillant entre documents d’archives, langages codés et matériaux ancestraux, une ethnologie de l’art semble être en construction (évoquée par Thomas Golsenne et Patricia Ribault, pour « Essais de bricologie. Ethnologie de l’art et du design contemporain »). 5


Pierre Clément, Hectares, 2012, 400 mètres, colle, dimensions variables – Courtoisie de XPO Gallery.
Pierre Clément, Transcom, 2015, mdf, analog antenna, modeling clay, concrete block, blank cd, 230 x 150 x 35 cm – Courtoisie de XPO Gallery.
Pierre Clément, Freak/Energy, 2015, glass bricks, bricks, modeling clay, HDD 4 bays case, 140 x 35 x 21 cm – Courtoisie de XPO Gallery.

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Infiltration / ergonomie / propagation

Au sein de ces installations évolutives principalement placées directement au sol, Laura Porter compose et assemble différents usages /matériaux/sources : un rétroprojecteur de faux ongles customisés, des plantes succulentes « doigts de sorcières », des graines de haricots germées disséminées, des asperges artificielles. Comme l’indique Laura Porter : « je réalise principalement des installations à partir d’objets industriels et inertes (objets ergonomiques, matières plastiques ou organiques, texture, lumière…). Mes recherches portent sur les systèmes de production et les paradoxes de la valeur. (…) Je travaille actuellement sur un projet qui s’intitule Royal Secrets in the Queen’s Body Fat, titre emprunté à une étude sur le rôle joué par la royalactine, composant de la gelée royale, dans la distinction entre abeilles ouvrières et reines. Le système de production et de division du travail des abeilles tire sa hiérarchie et son ordre de cette dépense faite dans l’engraissement. En partant de ce phénomène, mon étude explore le rôle du corps humain dans les économies de production actuelles, en particulier les objets ergonomiques, les matières synthétiques, et l’industrie du jetable ».
Ses œuvres infiltrent les espaces d’exposition et les espaces peu dédiés à ces formats de monstration (bureau, parking,..). Plongé dans une multitude d’artefacts, cette propagation des éléments et des composants font advenir un univers étrange et fantastique souligné par les jeux d’ombres et de lumières qui accompagnent ce foisonnement vivant de textures et de motifs. Tips, sa dernière installation à la Galerie See studio fait état de ces récentes recherches qui imbriquent/customisent de faux ongles avec la figure de Nick Woodman, l’inventeur des caméras GoPro, « des appareils bon marché et populaires permettant de filmer la réalité dans toutes les situations et qui peuvent se fixer sur différentes parties du corps permettant de capturer l’image du corps sous des angles inédits ».


Laura Porter, Tips, 2015, Impression UV imperméable sur capsules ongles, fibre de verre, résine Epoxy et polyester, colle à bois, mousses EVA, asperges artificielles, tubes en PVC, pommes de Banksia, papier aluminium, rétroprojecteurs, plantes succulentes « doigts de sorcières, » cuir, haricots rouges germés, haricots noirs – Courtoisie de l’artiste et galerie See studio.

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1 Définition wiktionnaire : présentoir pour produit, physique ou virtuel
2 Note d’intention du programme sur le site internet
3 Extrait du texte écrit pour l’exposition Tech Neck de Gabriel Méo à la galerie Le 22, Nice, Juin-Juillet 2015
4 Extrait du texte écrit lors de Macao Default Stroke, exposition collective avec Pierre Clément, James Lewis, Delphine Trouche, Futur II / After Hours, La Générale en Manufacture, septembre 2014
5 In Techniques et culture, n° 64,  » Essais de bricologie : ethnologie de l’art et du design « , EHESS, 2015

 

/ Merci à Cyril, Pierre, Gabriel et Laura !

JUILLET 2015


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CYRIL ABOUCAYA
Site internet
Né en 1983 à Suresnes, vit et travaille à Paris

actualités : programmation des expositions chez AFTER HOURS

 

PIERRE CLEMENT
Site internet
Né en 1981 à Tarbes (Midi-Pyrénées, France), vit et travaille à Paris

actualités :
Transcom primitive, solo show, Xpo Gallery -Paris, du 15 octobre au 22 novembre 2015
Mezannine Sud, Les Abattoirs / Frac Midi Pyrénées, Toulouse, novembre 2015

 

LAURA PORTER
Née en 1979 à la Nouvelle Orléans (Louisiane, Etats Unis), vit et travaille à Paris

actualités :
New Babylon, exposition avec Florian Sumi et David Casini, Galerie See studio – Paris, du 10 juillet au 12 septembre 2015
Meet Me on the Beach, exposition collective, 18 septembre au 15 novembre à la Couleuvre

 

GABRIEL MEO
Site internet
Né en 1984 à Hyères les Palmiers (Provence-Alpes-Côte d’Azur, France), vit et travaille à Paris

 

MARIANNE DERRIEN
Portrait AICA
Née à Berlin en 1981, Marianne Derrien est commissaire d’exposition indépendante et critique d’art. Elle a été chargée de mission à l’Académie de France à Rome – Villa Médicis pour la programmation des expositions. Depuis 2014, elle est membre du Collège critique du Salon de Montrouge et a obtenu une bourse théorie /critique d’art du CNAP pour une recherche intitulée: “De l’usage des forces : Visions magiques, alchimiques, occultes dans l’art contemporain et les cultures visuelles”.