BENOÎT PINGEOT, par Camille Paulhan 

“Dans l’atelier, je pollinise”

Publié en Juin 2019

(Épisode #9 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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“Dans l’atelier, je pollinise”

Benoît Pingeot s’excuse : il n’a pas voulu ranger pour moi. Mais je suis ravie, c’est exactement ce que je voulais, m’éloigner de l’atelier-showroom, propret et mis en scène à dessein. Il avait été étonné, il y a deux ans, par ma demande sans doute un peu insistante : il m’avait ouvert une première fois la porte de l’appartement qu’il occupe actuellement, dans le Petit Bayonne. Cette rue, je l’avais découverte un jeudi soir, entre les beuglements braillards des étudiant·es saoul·es et l’odeur de bière de mauvaise qualité, à serpenter entre les bouteilles de verre cassées pour rejoindre la Nive. J’avais été surprise, en revenant de jour, de me rendre compte que son appartement silencieux, tout en longueur, ne semblait pas affecté par cette localisation particulière.
Pour cette seconde visite, une haie d’honneur m’attendait : j’ai dû me faufiler dans l’immense couloir, encombré du sol au plafond par des toiles sur châssis, face contre mur. Le salon, cet immense cocon, s’est retrouvé intégralement contaminé par la peinture, mais par le sol : des photocopies, des solvants, des pigments, des pinceaux et des palettes le recouvrent. La table en bois est envahie de tubes de peinture, de crayons, de livres : aujourd’hui, c’est La chambre claire et Lettres à Anne, mais cela pourrait être demain un dictionnaire ou des poèmes de Jean de la Croix. Ces derniers temps, Benoît dort dans l’atelier, il a déplacé un matelas sous une fenêtre ; d’ailleurs, l’odeur de térébenthine ne le dérange pas. Tout cela déborde, bien sûr, mais il y a ici et là des points d’ancrage, mystérieux et méditatifs : une photographie du visage de profil de Victor Brauner, où se dessinent de poétiques rides en patte d’oie, une reproduction de la Mélancolie de Dürer, une carte postale d’une crucifixion flamande… Et du texte, toujours, du plus informatif – horaires de messe, numéros de téléphone – au plus signifiant : articles de revues, poèmes. Je n’oublie pas que Benoît Pingeot, souvent, écrit sur les murs pour accompagner ses peintures. Tout déborde, encore une fois.

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(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

J’ai peint pour la première fois à onze ans, j’avais une petite pièce dans une maison familiale qui tombait un peu en ruine, en Picardie. J’ai éprouvé le besoin de peindre pour habiter une solitude.

D’abord, j’ai commencé au pastel gras, je dessinais des visages difformes. Je faisais aussi du théâtre, mais la peinture ne me quittait pas – et ne m’a jamais quitté.

J’ai suivi un baccalauréat en arts appliqués à Amiens, puis je suis entré à Olivier de Serres en fresque : cette formation m’a fait comprendre la planéité du mur et du champ du tableau. Ensuite, je suis allé faire un DEUG d’arts plastiques à l’université de Saint-Denis, puis suis entré aux Beaux-Arts de Paris en deuxième année. Je suis allé travailler dans l’atelier de Pierre Bioulès, puis dans celui de Vincent Barré, puis de Pierre Carron, puis de Pat Andrea. J’ai fini par me poser dans l’atelier de Jean-Michel Alberola, parce que j’étais touché par la place qu’il accordait à la lettre ou aux mots dans sa peinture. Très vite, je me suis replié sur la vidéo, j’ai fait quelques tentatives en volume avant de revenir au dessin et à la peinture. Même si je ne faisais plus de fresque, certains thèmes ne me quittaient pas, comme celui du buisson ardent, qui avait été très important quand j’étais à Olivier de Serres.

Après quelques périodes difficiles pendant les Beaux-Arts, le vert est arrivé, et avec lui l’énigme, l’ésotérisme et le symbolisme. J’ai réussi à produire vingt tableaux dans un temps record, que j’ai pu présenter pour mon diplôme. J’avais découvert à la bibliothèque de l’école le visage de Victor Brauner dans une monographie de Didier Semin, qui était enseignant aux Beaux-Arts. J’ai senti un appel d’air, un appel d’humour, d’humilité, d’humidité, d’humus et je me suis dit que c’était un visage qui allait m’accompagner. À l’époque, j’allais souvent à la bibliothèque pour faire des recherches ; dans l’atelier, je n’avais pas tellement d’espace à moi. La peinture, c’était quelque chose de douloureux.

J’allais souvent au Louvre, essentiellement pour voir la peinture, mais aussi pour dessiner en cour Puget. Le Gilles de Watteau a été très important pour moi quand j’étais étudiant ; j’allais aussi voir les Chardin, les Poussin et les grandes tartines d’Histoire comme David. Je me rendais souvent au musée d’Orsay, les peintures de Cézanne me fascinaient tout particulièrement, et aussi au centre Pompidou, regarder les œuvres d’abstraites comme Aurélie Nemours, Geneviève Asse ou Marthe Wéry.

Après les Beaux-Arts, j’ai eu la chance d’avoir un atelier à la cité des Arts, dans le 18e arrondissement de Paris, pendant un an. Puis, il y a huit ans, je suis venu vivre sur la côte basque : on m’avait prêté une conciergerie abandonnée à quelques kilomètres de Bayonne en échange du gardiennage d’une villa. C’était un espace très grand, difficile à chauffer mais comme j’avais plus de temps j’ai repris la peinture. J’y suis resté quatre ans avant d’emménager dans cet appartement. J’ai eu un temps un atelier à la Communale de Bidart, mais je n’y allais pas beaucoup car j’avais besoin d’un cocon, et je me suis replié ici pour peindre.

Dans l’atelier, je pollinise. J’aime bien butiner dans tous les sens, mais j’ai une préférence pour le support papier ; je vais sur Internet quatre ou cinq fois par semaine mais je n’ai pas d’ordinateur ici. Les écrans sont trop chronophages, je travaille essentiellement en écoutant la radio, notamment les discussions littéraires ou philosophiques. Parfois, je prends des notes, c’est un médium qui me fascine car il s’agit avant tout d’ondes.

Peu de personnes viennent à l’atelier, sauf une amie d’un certain âge qui me rend visite souvent pour dessiner, pour discuter et manger ensemble. Je fais parfois poser des modèles pour des tableaux ou des dessins. Et je me rends souvent au café du coin pour dessiner des visages. Le dessin a toujours été prédominant pour moi, je le trouve plus écologique, plus juste par rapport à une économie que les tableaux viennent alimenter. D’ailleurs, je ne veux pas qu’ils soient encadrés, et préfère qu’ils demeurent à l’air libre, même s’ils sont fragiles.

Je suis très habité en ce moment. Depuis quelque temps, les voilent tombent, ceux qui auraient pu être entre la peinture et moi. Je peins, je peins tous les jours. C’est ma façon de traverser le temps, une sorte d’épiphanie.

Tu me demandes une phrase de conclusion ? Eh bien… A fresco, rester dans le frais. Humide.

 

Camille Paulhan et Benoît Pingeot pour thankyouforcoming, Printemps 2019.

Benoît Pingeot (1975) est diplômé de l’ENSAAMA Olivier de Serres et des Beaux-Arts de Paris. Il vit et travaille à Bayonne. Il a bénéficié d’expositions personnelles à la Galerie Premier regard à Paris, à la galerie Marie-Claude Duchosal et a présenté son travail au salon Jeune création, au Lab Labanque ou encore au collège des Bernardins.

Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.

Légendes :

1.
Benoît Pingeot, Vue d’atelier, 2019

2.
Vue de l’exposition ÂME SON, avec Blaise Guirao
Cité des Arts de Bayonne, 2019

3-7.
Benoît Pingeot, Acryliques et huiles sur toile
Vue de l’exposition ÂME SON, avec Blaise Guirao
Cité des Arts de Bayonne, 2019

8-11.
Benoît Pingeot, Aquarelles, environ 21 x 29,7 cm chaque
Vue de l’exposition ÂME SON, avec Blaise Guirao
Cité des Arts de Bayonne, 2019

12.
Benoît Pingeot, Vidéo, 2019
Vue de l’exposition ÂME SON, avec Blaise Guirao
Cité des Arts de Bayonne, 2019

13-14.
Benoît Pingeot, Vue d’atelier, 2019