NATALIA JAIME-CORTEZ, par Camille Paulhan 

“Avoir un espace privilégié, un rythme à soi”

Publié en Juin 2017

(Épisode #4 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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Site internet de l’artiste
 


“Avoir un espace privilégié, un rythme à soi”

Dans l’atelier de Natalia Jaime-Cortez, il semble y avoir si peu, et pourtant tout est là : son intense production de papiers pliés, pigmentés, dépliés, lavés tient dans des dizaines de petites boîtes dont elle extrait délicatement les œuvres sous forme de concrétions soigneusement repliées.
Face aux fenêtres qui s’ouvrent sur le reste des espaces que constitue cette silencieuse ruche d’ateliers située au Pré-Saint-Gervais, elle a installé un bureau, sur et autour duquel sont disposés les pigments purs enfermés dans des bocaux transparents et qui ont toutefois dispersé leur matière pulvérulente un peu partout au sol. Quelques pinceaux, des bouteilles d’eau, des essais de pastels faits maison, et surtout un nombre impressionnant de papiers, que Natalia Jaime-Cortez semble se refuser à jeter, et qu’elle conserve dans des pochettes en attendant de pouvoir les recouvrir, si ses premiers essais ne se sont pas avérés concluants.
Actuellement, elle travaille à des papiers trempés dans de l’eau issue d’un marais salant de Guérande, et les effusions de sel, lequel n’a pas réussi à sécher malgré sa cristallisation, ont taché le mur. Au mur, quelques travaux en cours et des essais d’accrochage, des cohabitations heureuses entre ces papiers tous semblables et tous différents. S’il n’y a pas d’œuvre d’un.e autre qu’elle dans son atelier, Natalia Jaime Cortez a accroché autour de son bureau quelques cartes postales : des reproductions de peintures de Giotto délavées ou de fresques égyptiennes et napolitaines, qui rappellent avec discrétion son attrait pour la strate, la trace, qu’elle déploie dans ses performances. La présence d’un fauteuil confortable, à côté d’un poste de radio branché, indique nécessairement au.à la visiteur.se que dans cet atelier, le travail est aussi celui de la rêverie, de l’écoute et de l’attente.
(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Je suis entrée aux Beaux-Arts dans l’atelier de Vincent Barré, où les étudiants n’avaient pas de place arrêtée, et où les emplacements de chacun changeaient tout le temps. Plus tard, j’ai changé d’atelier pour celui de Richard Deacon, mais dans les deux cas j’y allais peu car je n’arrivais pas à y travailler.

Je passais pourtant beaucoup de temps à l’école, dans le laboratoire photographique, aux workshops de danse ou de performance, mais j’avais du mal à prendre ma place dans un atelier collectif, à me dire : « c’est mon endroit ». Quand j’étais en premier année, je me souviens très bien d’un jour où j’avais commencé un dessin en prenant une petite place ; je suis partie déjeuner et quand je suis revenue, la place avait été prise. Je n’avais pas la foi de lutter.

Je travaillais alors essentiellement chez moi et je réalisais beaucoup de performances, je voyageais également dès que je pouvais et je ne me posais jamais à l’atelier. Un jour, j’avais voulu réaliser de très grands dessins et j’ai pris un mur, mais très vite je me suis demandé pourquoi je restais à l’atelier : il se passait dehors énormément de choses et je n’arrivais pas à comprendre cette posture qui consistait à s’enfermer dans ces lieux, comme les autres étudiants qui avaient vraiment cette constance. Pourtant je venais souvent à l’atelier, pour y regarder les autres travailler.

Pour mon diplôme de fin d’études en 2007, j’avais justement travaillé sur l’espace de l’atelier : j’y avais récupéré des objets, des outils, des choses qui traînaient, que j’avais enveloppés dans du tissu blanc comme s’il s’agissait d’un rituel, et j’avais alors passé des heures dans l’atelier, mais sur une chaise, au milieu des autres étudiants. J’étais au milieu d’eux, et je cousais, mais sans table, avec simplement mes objets et mon tissu. Avec ces objets, j’ai construit une performance et j’ai demandé aux étudiants qu’une grande partie de l’atelier demeure vide pendant un long moment afin de la préparer, ce qui n’était pas évident dans un atelier de sculpture qui était plutôt rempli de volumes en cours et de matériaux.

La question de l’atelier a mis du temps à émerger, car lorsque je suis sortie de l’école je n’ai pas eu de lieu qui m’était propre pendant trois ou quatre ans, et ce n’était pas une nécessité car je faisais beaucoup de danse et un peu de dessin chez moi. Richard Deacon m’avait dit que le plus important lorsqu’on sort des Beaux-arts, c’est d’abord de comprendre comment on travaille, de quoi on a besoin et quels sont nos outils. C’est une remarque très juste, et pour ma part je ne suis pas sortie de l’école avec une pratique très précise, comme d’autres anciens étudiants. J’avais besoin de temps et d’expérience, de voyager.

Au printemps 2008, je suis partie au Maroc pendant trois mois pour apprendre à tisser. En revenant, j’ai acheté un métier, j’ai travaillé le tissage pendant un an en partageant un atelier avec une artiste qui faisait plutôt de la broderie et du dessin.

Ensuite, parce que je voulais revenir au dessin, j’ai pris un atelier dans un squat qui s’appelait le Jardin d’Alice, dans le Nord de Paris, et j’y suis restée pendant deux ans et demi. Il s’agissait d’une toute petite chambre, qui devait faire environ 8m2, et que je partageais avec une dessinatrice. Le lieu était idéal, il faisait très froid mais la fenêtre donnait sur un jardin. J’ai réduit tous mes matériaux : j’avais une table, du papier de calligraphie absorbant – qui est celui que j’utilise encore aujourd’hui pour mes œuvres – un pinceau et de l’encre de Chine. Je ne venais pas quand l’autre occupante de l’atelier était là car je n’ai jamais réussi à travailler en même temps que quelqu’un d’autre dans un espace. Dans l’atelier je dois être seule, fermer la porte.

J’ai par la suite obtenu une résidence à l’H du Siège à Valenciennes en 2013, et pour la première fois j’avais accès à un atelier immense dans lequel j’étais seule. Je suis arrivée en faisant des dessins en noir et blanc et mon travail a éclaté sur place : j’avais du temps devant moi, de l’espace et un peu d’argent. J’ai commencé à faire des pliages, à imbiber les feuilles d’encre, et c’est en revenant à Paris que j’ai véritablement débuté mon travail actuel, à partir de trempages.

Je suis arrivée dans cet atelier assez rapidement après mon retour de Valenciennes, en sous-louant d’abord un atelier à l’étage du dessus, puis celui d’en face, avant de prendre celui-ci, qui était plus grand. Le lieu est un ensemble d’ateliers, il n’y a que des artistes mais ce n’est pas à proprement parler un espace collectif, puisque nous n’avons pas de lieu de rencontres, et il n’y a ni eau ni sanitaires.

Dans l’atelier, j’ai installé une table sur laquelle je travaille debout ou assise, car je ne dessine jamais au mur ; tout au plus il m’arrive de travailler directement au sol pour les grands formats. J’utilise des matériaux simples : des pigments purs, de l’eau minérale ou de l’eau de pluie que nous collectons ici, parfois un léger fixatif. En ce moment, j’ai installé une deuxième table, où je travaille les papiers précédemment utilisés pour des travaux qui ne me plaisent pas : je ne jette pas mes papiers, je les stocke et je reviens dessus, je les recouvre de nouveaux pigments pour les réutiliser par la suite.

Je travaille essentiellement avec du pigment, qui est très volatile, mais je ne bâche pas, je décroche simplement mes travaux en cours quand j’utilise des poudres. L’atelier est recouvert de pigments, et je me souviens que lorsque j’ai travaillé beaucoup avec du bleu l’an dernier, tout en était recouvert, moi y compris. La seule chose que j’ai ôtée de l’atelier cet hiver, c’est ma série de dessins réalisés à partir d’eaux de marais salants de Guérande cet été, car avec l’humidité ils avaient commencé à goutter et à déposer du sel partout.

J’aime laisser mes travaux accrochés, attendre qu’ils décantent. Généralement je ne reviens pas dessus, mais cela permet de réfléchir et de trouver la suite. Je manipule constamment mes papiers, leur fragilité ne m’inquiète pas. D’ailleurs je ne les range pas dans des tiroirs mais pliés soigneusement dans des boîtes, des cartons de déménagement, des valises… Chacun prend une petite place, comme par exemple cette valise dans laquelle j’ai rangé vingt-quatre pliages réalisés à Kerguéhennec cet été, tous mesurant plus de quatre mètres sur près de trois.

Hormis le travail à proprement parler, à l’atelier je lis un peu, j’écris des notes d’atelier, j’écoute des émissions ou de la musique, et il m’arrive aussi de faire du yoga ou de danser. Je passe aussi beaucoup de temps à remuer les choses, à trier mes affaires, classer des papiers, regarder ce que j’ai fait, ranger ou déplacer des objets. Je ne range pas pour que ce soit organisé, mais plutôt parce qu’il s’agit d’un acte méditatif, comme d’autres actions répétitives que je réalise à l’atelier, par exemple le repassage de mes papiers.

Pour moi, c’est un luxe quand je sais que j’ai une journée de libre pour venir à l’atelier, puisque c’est là que se joue l’essentiel de ma vie, là où je développe tout mon travail. Donc quand je viens, et je viens dès que je peux, je n’ai pas envie d’être dérangée. De par ma pratique de la danse, je suis tournée vers des formes collectives, mais dans l’atelier je trouve cela important d’être seule, d’être dans le silence si je le désire. D’ailleurs, même si les visiteurs sont les bienvenus, peu de personnes viennent à l’atelier. L’atelier est un lieu où le temps s’arrête, un endroit un peu magique et rare, séparé de nos vies quotidiennes, un espace privilégié pour le travail mais qui n’exclut pas qu’on n’y fasse rien ou qu’on s’y assoupisse, où l’on a son rythme à soi.

 

Camille Paulhan et Natalia Jaime-Cortez pour thankyouforcoming, Juin 2017.

Les gestes que Natalia Jaime-Cortez (1983) développe depuis maintenant plusieurs années apparaissent comme une longue conversation exploratoire entre elle et les matériaux du monde. Des matériaux très simples, presque atemporels du point de vue de l’humanité : le charbon, l’encre, l’eau, le corps – son corps, le temps. Passant allègrement de la performance physique au dessin, et du dessin de nouveau au geste, l’artiste semble prolonger un seul et même mouvement qui serait celui de la danse. Positionnement du corps dans l’espace, déploiement du geste, mesurer les creux entre soi et l’outre-soi ; il en va de même avec le dessin : poser les repères, garder mémoire des déambulations physiques et mentales, mettre en rapport. Danse et dessin s’inventent ainsi ensemble dans le parcours de cette jeune artiste. Ils s’inventent comme en miroir, se reflétant l’un l’autre, reprenant les traits et les figures mis à l’épreuve de l’espace, mais faisant aussi glisser parfois les symétries. (Emeline Eudes, Extrait de “Géographie du pli”, in revue Facettes 0, 2014)

Camille Paulhan est critique et historienne de l’art, docteure en histoire de l’art contemporain de l’université Paris I-Sorbonne, elle y a soutenu une thèse en 2014 sur la question du périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle enseigne l’histoire de l’art à l’école d’art de Bayonne et à l’école supérieure d’art de Biarritz, et a été rapporteuse pour la DRAC Île-de-France.

Légendes :

1. à 5.
Natalia Jaime-Cortez, Vues d’atelier, 2017

6.
Tresses, 2016
Pigments brut sur papier
24 pliages, ouverts 380 x 420 cm, fermés 20 x 20 x 10 cm

7.
C’est le fleuve, 2016
Vidéo projetée 8′
Photo Laurent Grivet

8.
Mékong, 2016
Poudre de marbre et pigment blanc sur papier,
trempé dans le delta du Mékong
414 x 280 cm
Photo Laurent Grivet

9.
Œillet, 2016
Vidéo, papier plié de 70m2 trempé dans un Œillet de 70m2
dans les marais salants

10.
Per Venezia, 2015
Encre et pigment sur papier replié
70 x 100 cm

11.
Natalia Jaime-Cortez, Vue d’atelier, 2017