MATHILDE DENIZE, par Camille Paulhan 

“Un luxe que de pouvoir regarder”

Publié en Avril 2018

(Épisode #5 – Feuilleton à suivre sur thankyouforcoming !)

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


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“Un luxe que de pouvoir regarder”

C’est un atelier un peu caché : il faut que Mathilde Denize vienne me chercher au portail métallique qui donne sur une grande cour autour de laquelle s’étendent de grands plateaux et ateliers techniques. Son espace, sans doute le plus petit, se trouve tout au fond : pas de risque qu’on se trompe, ou qu’on y passe par hasard. D’ailleurs, sa porte est fermée. Pas par mauvais voisinage, plutôt par goût du secret, et c’est d’autant plus honorant d’être invitée à y pénétrer.
Ce qui me frappe d’emblée, ici, ce sont les volumes et les échelles : Mathilde Denize s’excuse de l’espace, car nous sommes au milieu des œuvres, et nous n’en sortons pas. Au contraire, c’est sans doute pour moi un vieux rêve qui s’exauce, celui d’entrer au cœur du travail sans passer par le narthex. Les murs comme les sols sont mis à disposition, à coups de tablettes et de socles bas, sur lesquels reposent objets, peintures et dessins. Leur légèreté apparente, leur accessibilité soudaine, tous à portée d’œil ou de main, fait paraître le corps de la visiteuse bien pesante.
Derrière son bureau, Mathilde Denize a installé des étagères, remplies de petites boîtes, de cartes postales, d’objets achetés aux Puces de Vanves ou trouvés : elle me montre de simples pièces de puzzles, me signalant leur proximité formelle avec les danseurs de Matisse. Voilà bien toute la force de son atelier : transformer des objets autrefois utilitaires, en apparence banals – boucles de ceinture, bâtonnets d’esquimaux, gabarit de lunetier, photographies anciennes aux sujets indéfinissables… – et leur redonner un sens qu’ils semblent avoir toujours eu. Ses peintures nébuleuses accompagnent cet univers mystérieux et serein.
Quelque chose me marque : là où beaucoup préfèrent montrer leurs œuvres dans de grands espaces blancs où elles paraissent perdues, Mathilde Denize les préfère en famille. Et, sans aucun jeu de mot, ne rechigne pas les voir s’épanouir au coin.

(SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)

Quand tu entres aux Beaux-Arts de Paris, tu dois choisir un atelier, un chef d’atelier et un espace pour travailler. Je faisais du dessin, et j’ai souhaité entrer dans l’atelier de Djamel Tatah pour me mettre à la peinture. La première fois que j’ai rencontré Djamel Tatah, il m’a demandé pourquoi je souhaitais travailler chez lui. Je lui ai répondu que j’aimais beaucoup ce qu’il faisait, et il m’a dit : « Attention ! Tu peux entrer mais tu ne fais pas la même chose que moi. »

Dans son atelier, un espace nécessaire est donné à la pratique de chacun. C’était surtout en fonction des années : plus tu montais en années, plus ton espace était vaste, et plus tu étais seul(e). J’ai donc pas mal bougé dans l’atelier : au début j’ai partagé un mur, puis un box, puis à la fin j’avais un grand espace, au bout de l’atelier, près de la fenêtre.

Dans les ateliers collectifs, il y a du passage, une proximité, et les autres voient ce que tu fais : au début, j’étais un peu perturbée à l’idée que n’importe qui puisse voir mon travail. Je venais tôt le matin ou tard le soir. Mais au fur et à mesure que l’on vit avec les travaux des autres, les choses bougent assez vite. Quand le travail d’un autre te plaît, cela peut jouer sur ta propre maturité plastique. Cela peut être motivant ou décevant, donner envie de faire, de s’acharner, mais on se sent aussi très seule devant sa toile. Je passais alors beaucoup de temps à l’atelier, j’y allais tous les jours.

Peu après la sortie des Beaux-arts, je suis partie en résidence à Bordeaux à l’Institut Bernard Magrez pendant trois mois, et j’ai réalisé quelques peintures. C’était un espace un peu étrange car la sortie de l’école n’est pas chose forcément évidente. De plus j’avais préparé le salon de Montrouge et mon diplôme en même temps, j’étais donc un peu hésitante pour la suite. J’avais déjà beaucoup de pièces réalisées et ma seule ambition était de continuer à peindre.

Rentrée de cette résidence, j’ai trouvé un atelier à Aubervilliers à l’été 2014, que je n’ai pas quitté, sauf pour la résidence Saint-Ange à Seyssins, à côté de Grenoble, au printemps 2017.

Là, l’espace était grand, avec un atelier immense en rez-de-chaussée, tout de béton et de bois. D’Aubervilliers à cette résidence il y a un grand pas. J’étais au bord, entre des chaines de montagnes, au pied des sommets du Vercors ; les cols blancs se détachaient, parfois éclairés, parfois enneigés.
Dans l’atelier, il n’y avait pas de fenêtres donnant vers l’extérieur à mon échelle, juste quelques ouvertures dans les hauteurs de l’atelier. Mais c’était si grand que je n’avais pas de sensation d’enfermement.
C’était donc un paysage nouveau pour moi qui ne suis ni une fanatique ni une grande pratiquante de la nouveauté. J’ai donc pratiqué mon grand rituel lorsque je dois séjourner dans un nouvel espace : j’ai construit une cabane, ramené des objets de chez moi, de l’atelier, des œuvres déjà finies et d’autres toujours en cours pour combler le vide qui s’étalait sous mes yeux.
Travailler était la seule chose qui m’aidait pour accompagner mes journées et à ne pas penser à la solitude, car je ne connaissais personne et la résidence était très éloignée du centre-ville.
Avoir un atelier dans sa chambre créait un espace-temps totalement dilaté, je pouvais travailler sans compter, sans obligation de rentrer. Je pouvais voir le travail, tout au long de la journée, le regarder sans intervenir, revenir dessus et filer regarder autre chose. Je n’étais pas obligée de ranger, mais je pouvais être entourée de mes pièces en cours. C’est un luxe que de pouvoir regarder.

Je suis donc revenue à l’atelier d’Aubervilliers par la suite : c’est un petit espace qui fait environ 20m2 au sol et j’ai un espace de stockage en mezzanine. Je repeins les murs au fur et à mesure parce que le blanc est mieux pour regarder ce que je fais. J’aime quand le mur est blanc, qu’on y pose une chose en se disant : « Est-ce qu’elle existe ou est-ce qu’elle n’existe pas ? »

Le premier geste quand je viens à l’atelier en général, c’est celui de ranger, et de ménager de l’espace visuel pour pouvoir voir. Je refais des espaces à l’infini : j’enlève, je rajoute, pour avoir un peu de respiration. Je souhaiterais un jour avoir un atelier où le stockage n’est pas présent, parce que le stockage fait visuellement du bruit. Je rêve d’un espace où les personnes qui viennent voient le travail tout de suite, comme s’il était exposé.

En même temps que cette volonté d’espace et de rangement, j’accumule les images et les objets. J’utilise des éléments pauvres – carton, bois, pierre, feutre, cuir – mais nobles. Je me rends aux Puces de Vanves quasiment tous les week-ends, j’achète de petits objets à quelques marchands réguliers, qui prendront leur place à l’atelier. Je considère chaque objet avec une égale importance, et j’ai donc du mal à jeter les choses, mais pour contrer cette mélancolie, j’ai une nécessité de faire, et parfois de faire vite. À l’atelier, je prémédite peu, je travaille vite, je peins vite, mais je reprends beaucoup mes pièces par la suite. Je n’ai pas peur de les reprendre une fois le temps passé : un an, deux ans… Les décisions sont très rapides et le processus pour le mettre en place est lent. Je fais tout toute seule, et c’est important. D’ailleurs, la solitude de l’atelier a fait changer ma pratique.

À l’atelier, les œuvres montent parfois individuellement, parfois les unes en rapport avec les autres, j’oublie ce que je fais, je redécouvre des pièces, je me rends compte qu’elles ne sont pas terminées, je les reprends… Mon travail, ce sont des ébauches qui s’élaborent au fur et à mesure du temps du regard. Il est tellement évolutif que j’ai parfois des hésitations lorsque j’expose, comme si les pièces n’étaient toujours pas finies.

C’est important pour moi d’être seule dans l’atelier : je n’ai plus la pression du regard de l’autre, auquel je suis assez sensible. Même si j’écoute de la musique, des émissions de radio, que je reçois des coups de fil ou des messages, il n’y a pas de cuisine commune ou de pause-déjeuner avec d’autres personnes. Je peux avoir ma concentration, mon temps personnel, faire ce que je veux quand je le désire. Le luxe de cette solitude, de ce regard libre, du temps dont je dispose est aussi possible lorsque l’on peut quitter l’atelier. J’ai besoin de cette bulle, je redeviens sociable en sortant de l’atelier.

 

Camille Paulhan et Mathilde Denize pour thankyouforcoming, Avril 2018.

Mathilde Denize (1986) est diplômée de l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Paris en 2013 et sélectionnée au Salon de Montrouge la même année. Elle développe, dans ses peintures comme dans ses volumes et des installations, une recherche fondée sur une certaine économie de moyens, souvent à partir de matériaux simples, anti-spectaculaires.
Son travail a récemment été présenté dans le cadre de commissariats d’exposition à la Galerie Polaris, le Cac la Traverse, le MIAM, le Musée des Beaux-arts de Dole, la Under construction Galerie. Dernièrement elle a exposé à la Collection Lambert (Avignon), et à L’Espace Vallès suite à la résidence Saint-Ange chez Colette Tornier.

Camille Paulhan est critique et historienne de l’art, docteure en histoire de l’art contemporain de l’université Paris I-Sorbonne, elle y a soutenu une thèse en 2014 sur la question du périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle enseigne l’histoire de l’art à l’école d’art de Bayonne et à l’école supérieure d’art de Biarritz, et a été rapporteuse pour la DRAC Île-de-France.

Légendes :

1.
Mathilde Denize, Vue d’atelier de la Résidence Saint Ange, 2017.
Courtesy Charlotte Rovai.

2.
Modèles, 2017.
Terre séchée, feuille séchée, pierre ponce, 48x15x16 cm.
Courtesy Erwan Fichou.

3.
Sans titre, 2017, cheveux tressés, carton, cordes, 29x15x2 cm.
Courtesy Erwan Fichou.

4.
Mathilde Denize, Vues d’atelier, 2018, techniques diverses.

5.
Post Sixtine, 2016, feuilles cousues et peintes, aluminium, 33×33 cm.
Vue de l’exposition Rêvez#2, Fondation Lambert en Avignon.
Courtesy Erwan Fichou.

6.
Mathilde Denize, Vues d’atelier, 2018, techniques diverses.

7.
Contours, vue d’exposition Musée des Beaux arts de Dole, « Peindre dit-elle ».
Huile sur toile, de gauche à droite :
146×41 cm, pièce unique, 2016.
82x82x13 cm, pièce unique, 2017.

8.
Autel secondaire, 2017, vue de l’exposition Faire Part,
fin de Résidence Saint-Ange, Espace Vallès, Grenoble.